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Relations sociales

Marcel, Négociator

 
 

Salutations à vous, amis DRH !

J’ai vraiment passé une drôle de journée aujourd’hui. J’ai été invité au congrès national de cet important syndicat de salariés. Parce que je suis DRH et que le bureau souhaitait intégrer « l’autre partie » comme ils disent, à leurs réflexions. Personnellement, je trouve l’idée bien intéressante et il me semble que c’est ainsi qu’on arrivera à conjuguer au même temps les intérêts de l’entreprise et ceux des salariés.

Ce matin, en nouant ma cravate, je me demandais bien quel accueil j’allais avoir, et puis surtout face à quel public j’allais être. Je veux dire en tant que personnes. Même si je connais bien les acteurs du dialogue social chez moi, que je les trouve tout à fait normaux, je me demandais comment étaient les autres.

Finalement, j’ai été extrêmement bien accueilli. Les échanges que nous avons eus ont été riches et profondément intéressants. Alors, pour synthétiser mon état d’âme, j’ai été déçu et rassuré. Rassuré, tout d’abord, parce que j’ai rencontré des gens qui ont une forte éthique et un important altruisme, des femmes et des hommes qui connaissent leur sujet et qui comprennent que le temps de la guerre de tranchées est terminé. Il faut co-construire la gestion pour trouver la meilleure solution, même si l’environnement est très instable, même si la rationalité est limitée, et donc si aucune solution ne sera jamais parfaite.

Déçu, ensuite, car les temps ont changé. Les personnes que j’avais face à moi n’étaient pas différentes de moi. Costume, cravate, convivialité, pondération et réflexion... Des hommes du monde, quoi.

Mais, ça n’a pas toujours été ainsi. Je ressors mon journal intime et je me rappelle ma première négo. Rien qu’en lisant ces quelques pages, je sens les poils de mes mains qui se hérissent...

Marcel, qu’il s’appelait !

Nous étions en juin. Il faisait bien chaud. Marcel était le représentant syndical du seul syndicat de ma première entreprise. J’ai su bien plus tard qu’il ne s’appelait pas Marcel, mais que ce prénom lui avait été donné au regard du T-shirt blanc éponyme qu’il portait par tous les temps. Sauf que l’hiver, il y avait un pull sous le marcel...

On aurait dit un mélange de Lech Walesa, de Jean-Pierre Garuet1 et du Géant Vert, la couleur en moins. Toujours en sandales dès que la température dépassait les 15 ° ! Des pieds énormes et terrifiants qui semblaient toujours se retenir de vous shooter dans le derrière...

Mon premier poste était dans l’industrie et Marcel s’était fait tatouer une chaîne de montage sur le biceps de son bras droit, biceps qui avait d’ailleurs la taille de ma cuisse. Le dessin était fait d’une telle manière que, lorsqu’il bougeait son muscle, on avait l’impression que toute la chaîne de montage se mettait en marche... Et, je peux vous garantir qu’il le bougeait son bras, puisqu’il se baladait constamment avec une altère de 10 kg sur laquelle étaient inscrits ces quelques mots : « être fort pour négocier plus fort encore ».

C’était ma première négociation. Mon DG m’avait envoyé sur le champ de bataille avec un sourire aux lèvres : « les syndicats demandent une prime pour les vacances d’été, sinon c’est la grève illimitée. Ce ne sera pas facile, car je sais que c’est votre baptême du feu... Vous allez enfin rencontrer Marcel. Alors, voyez ce que vous pouvez négocier... Faites au mieux et bon courage... » Il ne m’avait pas trop rassuré, mon patron...

J’avais la gorge sèche quand j’entrais dans la salle de réunion. La climatisation avait été coupée et je me rappelle avoir eu l’impression de rentrer dans un four... ou en enfer... Marcel était déjà là, assis, en contre-jour. Immobile. Je sentais la sueur qui dégoulinait dans mon dos comme des chutes du Niagara. Je n’osais pas dégrafer mon noeud de cravate. Il fallait que je reste digne.

La chaîne de montage s’est brusquement animée tandis qu’il secouait son haltère. Je me rappelle qu’il m’a regardé, il a ri bruyamment et les premiers mots qui sortirent de sous sa moustache furent : « hé, gamin, pète un coup, t’es tout pâle. Ce n’est pas toi que je veux voir, c’est ton père, le DRH. Il est où ? »

Je ne m’explique toujours pas si c’était le stress, ou bien ces quelques mots, ou tous les sourires entendus et compatissants que j’avais croisés dans le couloir, mais tout ce dont je me souviens, c’est qu’à ce moment très précis, je peux vous assurer que j’avais oublié tous mes cours de négociation. Je n’avais qu’une seule envie, c’était de prendre mes jambes à mon cou et de quitter cette entreprise le plus vite possible. Je me rappelle avoir repensé à ma passion pour le jardinage et m’être dit que c’était peut-être le bon moment pour envisager une réorientation professionnelle : paysagiste, c’est quand même un beau métier, non?... Euh, cela ne faisait que 3 mois que j’étais sorti de formation initiale...

J’étais en train de bafouiller que « Euh, non, Monsieur... Euh, vous faites erreur, c’est bien moi, le DRH », quand l’haltère atterrit avec force sur la table. Marcel se leva et dit : « bon, mon bonhomme, OK, c’est toi le DRH. Alors, qu’est-ce que tu fous ? T’attends que l’été soit terminé pour ne pas négocier ? Bon, on y va ou on prend le train ? »

J’avais écrit dans mon journal : « Allez, une dernière pensée pour ma Maman qui voulait que je sois médecin, une pour mon prof de négo qui m’avait dit que j’étais doué pour ça, et je m’assois »...

Je ne vais pas vous raconter cette négociation. Ou peut-être une autre fois ? Tout ce que je peux vous dire, c’est que cette année-là, les salariés de cette entreprise passèrent de belles vacances... Et que, depuis ma rencontre avec Marcel, les représentants syndicaux, je les ai toujours trouvés bien cool...

Salutations à tous, amis DRH, à bientôt. D’ici là, portez-vous bien.

Jean-Pierre Garuet est un célèbre pilier de l’équipe de France de rugby, au temps où les morphologies des avants n’étaient pas du tout celles qui sont les leurs maintenant.

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