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Stratégies chinoises

17/01/2012

 

A l’évidence, la perception des stratégies chinoises a connu un véritable renversement entre la fin du XVIIIe et le début du XXIe siècle. Se fondant principalement sur des indicateurs économiques, la vision contemporaine se focalise en effet sur la quête chinoise de prospérité. Elle minimise les risques d’implosion de la Chine et passe presque sous silence sa volonté de transmettre une culture. Même si la Chine s’est métamorphosée entre 1773 et 2012, la vision Jésuite, diffusée notamment par les Lettres édifiantes et curieuses, n’en demeure pas moins une grille de lecture très éclairante sur la politique chinoise contemporaine. Pour ces missionnaires, le désir de perpétuer une civilisation constitue en effet le nœud des stratégies chinoises. Comprenant que la transmission de l’identité et la nécessité de maintenir l’unité de l’Empire mobilisent les énergies bien plus que la quête de richesses, ce petit groupe internationalisé et cultivé réussit à pénétrer au cœur du système impérial. Il est à l’origine d’une expertise oubliée sur la Chine.

Pour les Jésuites, la finalité première des stratégies impériales consiste à transmettre une identité très ancienne constamment menacée par les influences étrangères. La volonté de perpétuer l’identité chinoise se traduit tout d’abord par un sentiment de fierté. L’orgueil de la Chine s’enracine en effet dans le souvenir d’une construction politique très ancienne ayant cherché à sauvegarder à tout prix la paix en écartant les minorités intérieures et en se protégeant des barbares. Cette fierté se manifeste aujourd’hui par la mise en œuvre d’une stratégie militaire de défense active autorisant aussi bien l’autodéfense que la contre-attaque. La Chine ne cesse par exemple d’affirmer sa souveraineté sur les îles Diaoyu, au nom de leur appartenance à l’Empire depuis l’Antiquité. Cette fierté est également celle d’un pays prospère résistant mieux à la crise que l’Occident. En 2009, la Chine atteint un taux de croissance de 8,7 % alors que les pays développés connaissent une chute moyenne de 3,2 %. Cette fierté se traduit enfin par une volonté de domination technologique, notamment dans le domaine de l’espace. La Chine publie tous les cinq ans un livre blanc sur ses activités spatiales et se présente comme un pays précurseur dans ce domaine. Pour les missionnaires présents en Chine au XVIIIe siècle, le désir de transmettre un mode de vie original s’enracine dans une culture très littéraire marquée par la présence des mandarins au sommet de l’Etat. Maîtrisant une écriture à laquelle ils donnent tout son sens, ceux-ci se mettent au service de l’Empereur et se présentent comme les protecteurs de l’identité chinoise. Même si les mandarins ont disparu en 1905, leur finesse s’est perpétuée jusqu’à nos jours. La Chine maintient par exemple l’idée subtile d’un Etat unique englobant la Chine continentale et Taïwan. L’argument avancé est le suivant, si l’on reconnaît deux systèmes économiques, on doit nécessairement admettre au préalable l’existence d’un Etat unique amené à connaître une réunification pacifique. Les Jésuites notent enfin que la Chine perpétue sa culture par le biais d’une politesse intériorisée. Cette stratégie de la douceur permet de modifier insensiblement les rapports de force sans pour autant bouleverser l’ordre établi. La politesse se révèle un puissant moyen de subordination d’autrui et une façon de faire triompher l’ordre impérial sur le chaos. Cette stratégie de la douceur transparaît aujourd'hui dans le regard de la Chine sur son propre système politique. En matière électorale, les autorités chinoises soulignent l’existence d’une « coopération multipartite, sous la direction du parti communiste chinois ».

Royaume infiniment peuplé, d’une étendue bien supérieure aux Principautés d’Europe, la Chine, qui se remémore ses guerres civiles passées, demeure tiraillée par les divisions intérieures. Si la transmission de l’identité chinoise est la condition première de sa survie, il lui faut en outre maintenir à tout prix son unité sans cesse menacée. Malgré le fourmillement des hommes, l’Empereur doit veiller à la conservation de l’ordre. Les sujets doivent par conséquent adhérer à l’ordre impérial tout en restant contrôlés par l’administration mandarine. La quête de l’ordre hante toujours les autorités chinoises contemporaines. Alors que la crise financière fait rage, la Banque populaire de Chine déclare aujourd’hui que sa politique monétaire sera prudente afin de maintenir la continuité et la stabilité de ses politiques. Pékin investit dans la gestion de l’eau afin de se prémunir des risques d’inondations car ceux-ci pourraient engendrer des troubles sociaux. Enfin, la modernisation de l’appareil de sécurité chinois se fait de façon planifiée et méthodique. Les Jésuites ont bien perçu que la nécessité de la discipline s’accompagnait d’un rejet de la violence. La guerre semble une folie, dans la mesure où elle se révèle le moyen le plus coûteux et le moins habile d’arriver à ses fins. Les apparences de la paix sont toujours préférable au déchaînement de la force. A l’image du sage, l’Empereur se présente donc comme une figure pacifique. Ceci reste vrai aujourd’hui. La Chine accélère par exemple la construction d’infrastructures au Tibet afin de raccorder au mieux ce territoire avec les régions voisines. Il en résulte une hausse du commerce extérieur du Tibet qui devrait atteindre un milliard de dollars en 2011. En matière de politique étrangère, le président chinois Hu Jintao souligne que la stratégie chinoise consiste à construire un monde harmonieux caractérisé par la paix durable et la prospérité commune. Sa politique met nettement l’accent sur la prévention des crises et des guerres. Pour les missionnaires en Chine au XVIIIe siècle, la sauvegarde de la paix passe par la dissimulation. L’unité de l’Empire se fait par conséquent au prix d’une défiance aussi répandue que communicative. Cette stratégie de la discrétion fait partie des reproches adressés à la Chine aujourd’hui. 

La prospérité chinoise s’explique enfin par l’activité inlassable d’un peuple pragmatique. Le soin apporté à la mise en valeur des terres, l’habileté à exporter les marchandises et l’adaptabilité des Chinois sont à l’origine d’une exceptionnelle accumulation de richesses. La raison première de la prospérité est l’imperturbable dynamisme des habitants . Ayant le sens de l’économie et du travail, les paysans chinois sont à même de satisfaire aux besoins d’une population infinie. La discipline dans le travail, née des contraintes d’une agriculture très ancienne, s’est diffusée à l’ensemble du pays. Déconsidérés par les lettrés, les marchands ont progressivement conquis un statut à part grâce à leur habileté. Même si la plus grande partie d’entre eux commerce à l’intérieur de l’Empire, un petit nombre se tourne vers l’exportation afin d’enrichir le pays sans fragiliser ses fragiles équilibres. Aujourd’hui, la Chine affiche un objectif se situant dans la lignée de cette dynamique commerciale. Il s’agit pour elle de bâtir une classe moyenne au sein de sa population d’1,3 milliards d’habitants. Toute la diplomatie chinoise œuvre à la création d’un environnement favorable à cette prospérité. Les Jésuites avaient bien noté que les différents acteurs de la société chinoise étaient marqués par un grand pragmatisme. Considérant le monde comme un tout et insistant sur l’efficacité dans l’action, la Chine ne se satisfait ni d’une spéculation déconnectée du réel ni d’un idéalisme dépourvu de finalité pratique. Ceci explique le pragmatisme de la politique étrangère chinoise. 

Comme on peut le constater, le regard jésuite sur la Chine, même s’il reflète une réalité en partie disparue, reste très éclairant sur les dynamiques contemporaines. Ceci s’explique par le fait que les missionnaires se concentrent sur les permanences de l’Empire afin d’établir un dialogue dans la durée. Par un curieux paradoxe, la Chine, qui s’est partiellement fermée aux tentatives d’évangélisation au XVIIIe siècle  n’en a pas moins retenu la leçon des Jésuites en matière d’anthropologie culturelle. Ses instituts Confucius, qui se multiplient aujourd’hui, cherchent autant à diffuser la culture chinoise qu’à percer à jour les civilisations qui les accueillent. Contre toute attente, la Chine a fait le pari de l’histoire afin de fortifier son influence dans le monde.

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