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Engagement

Le poids des mots, le choc des motos...

 
 

Salutations à vous, amis DRH !

Dans cette entreprise d’artistes, on y développait le théâtre de l’avenir. Un théâtre où les jeux d’acteurs et les dialogues allaient être incroyables, les mises en scène et les décors quasiment surréalistes et, enfin, les scénarios absolument géniaux. Bref, cette entreprise était un endroit magique où les frontières du non encore existant étaient repoussées chaque jour…

Pour être précis, cette entreprise n’était pas une entreprise stricto sensu, c’était une organisation financée par un mécène anonyme. Ce dernier, amoureux fou de Shakespeare, avait développé son propre concept : une espèce d’académie du théâtre qu’il avait lui-même baptisée FAME.

FAME était composée de salariés permanents, connus et reconnus par les gens de la profession, qui formaient le socle de compétence. Des non permanents, également connus et reconnus, étaient embauchés régulièrement pour des projets ponctuels ou bien, jeunes, pour les lancer dans les métiers des arts.

L’organisation de FAME était basée sur les différentes facettes du théâtre : écriture, mise en scène, performance scénique… avec, à la tête de chaque département, un professionnel reconnu.

Au nouveau DRH, il avait été dit que certains mots ne peuvent pas être prononcés. Comme dans Harry Potter où on ne pouvait pas citer le nom de Voldemort, à FAME, on ne pouvait pas parler de cinéma, un de ses gros concurrents. On ne pouvait pas non plus utiliser le mot navet, pour rien que pour conjurer le sort. Si ces contraintes ne posaient pas de problèmes au DRH, l’interdiction d’employer le mot management l’étonnait. « Quand même, à partir du moment où des personnes sont rassemblées sous la responsabilité d’un manager, on doit, on devrait quand même bien pouvoir parler de management », se disait-il.

Il se décida à mener son enquête. Après tout, il avait le bénéfice de la jeunesse dans l’académie et il pouvait encore poser des questions dérangeantes sans déclencher les foudres.

À l’occasion de la visite des différents départements, il osa poser LA question…

Alors, vous, à FAME, vous ne managez pas ?

Non ! Oh non, on ne fait pas ça, ici.

D’accord. Alors, chacun fait ce qui lui plait, vous n’avez pas d’axe de travail prioritaire, pas de direction de recherche ?

Non, quand même pas. On a des sujets sur lesquels on travaille ensemble. Par exemple, en ce moment, on travaille sur le théâtre aquatique. C’est un nouveau concept très prometteur. Alors, oui, il a bien fallu que je cadre un peu l’activité de certains qui voulaient lancer une réflexion sur le théâtre aérien. Vous imaginez bien que les deux ne sont pas bien compatibles. Alors, il a fallu faire preuve de persuasion…

Mais, là, vous avez managé, non ?

Non, non, je vous ai dit qu’on ne manageait pas, ici…

Ça promettait d’être intéressant, se dit notre DRH.

Et, pour les échéances, comment cela se passe ? Vous n’en avez pas ?

Si, bien sûr que si… Vous ne pensez pas qu’on travaille hors de la réalité. Nous avons des représentations, la pression des théâtres, des médias. Alors, pour être prêt au bon moment, il me faut quelquefois secouer un peu tout le monde… Ce n’est pas toujours simple.

Le respect des échéances… Ça, c’est du management… Vous avez managé, là.

Faux ! Je vous ai déjà expliqué qu’on ne manageait pas ici.

« Intéressant, intéressant. Je vais l’avoir, je vais l’avoir comme disait l’autre de la publicité » pensa le DRH en souriant. 

OK, d’accord. Vous ne managez pas. Mais, l’ambiance, c’est comment dans votre département ? Tout va toujours bien ? Pas de soucis particuliers ?

C’est étrange que vous me disiez ça. Justement, il y a eu une mégacrise entre deux comédiens. J’ai même eu l’impression de faire l’assistante sociale pour les calmer.

Vous avez managé !

Non. Je vous ai déjà dit qu’on ne manageait pas, ici !

D’accord, d’accord. OK. Ne vous énervez pas.

Le jeune DRH réfléchit une seconde et lui dit :

Si on appelle schmilblicker, le fait de faire coopérer les personnes autour d’un projet, de respecter les délais de ce projet et de faire que tous soient bien au quotidien, est-ce que vous schmilblickez ?

Bien sûr ! Il faut bien s’occuper des gens et du projet. Oui, je schmilblicke… Mais, je ne manage pas !

C’est la question des mots interdits ou bien des croyances institutionnelles que je souhaiterais regarder avec vous, aujourd’hui.

À FAME, c’est peut-être l’absence d’un mot interdit, management, qui pourrait générer des soucis de… management, au sens de bien s’occuper de ses collaborateurs pour mieux s’occuper de ses missions.

Questionner les croyances institutionnelles ou bien les mots interdits… Je dois forcément avoir des exemples dans mon journal intime.

Je me rappelle cette radio FM dont le but était de dénicher les early-listener. C’était une entreprise composée de dopés de la culture… Toujours prêts à sortir pour rencontrer le tout dernier artiste dont on allait bientôt entendre parler… Mais, à qui le patron avait rappelé que, si être créatif, c’était bien, être créatif ET être à l’heure au studio pour que les émissions soient diffusées sur les ondes, c’était mieux. Chez moi, disait-il, c’est comme à la Comédie Française, on peut manager les créatifs, ce n’est pas antinomique.

Un peu plus loin, dans mes extraits, je me rappelle également cette entreprise où les ex-grandes écoles étaient légion. Pour leur cerveau, disaient les responsables. Avec leur intellect, ils peuvent se faire à tout, résoudre tous nos soucis, donner une vraie plus-value à l’entreprise…

Oui.

Oui, mais… Une personne ne se réduit pas à son cerveau. Un cerveau n’a pas de soucis logistiques, de problèmes de visas ou de conjoints (je ne sais pas lequel est le plus grave, d’ailleurs…), n’a pas d’enfant qui se casse le bras au foot. Un cerveau n’a pas besoin de reconnaissance…

Alors, si oui, l’intelligence est une vraie qualité, quasi indiscutable, elle n’est pas la seule. Et l’être humain qui la porte ne peut pas, je dirais même, ne doit pas être réduit à cette unique dimension cérébrale sous peine de ne pas prendre en compte l’humanité de cette personne, avec ses forces et ses faiblesses.

Alors là, je ne vous raconte même pas le bonheur de faire de la RH dans cette entreprise car, dans cette dernière, il y avait bien le bonheur à mettre en place. Le bonheur pour les gens, pas pour les cerveaux…

Enfin, on peut terminer par le mot bonheur. Son usage doit-il être interdit dans le monde du travail ? Pas sûr… Et si ne pas pouvoir en parler n’était qu’une croyance1 ? Et s’il y avait d’autres alternatives comme celles qui existent vraiment, aujourd’hui, dans la vraie vie ?

Alors, quand on sait qu’une croyance, c’est un stratagème cognitif qui peut être bigrement limitant… nous avons peut-être des choses à faire, non ?

En ce temps estival, chers collègues, je vous propose, si vous en avez besoin, de faire fi de toutes ces chaînes qui obèrent vos réflexions. Libérons-nous pour offrir une GRH éthique, respectueuse des gens pour une performance durable, saine et sereine. Quant à moi, tout en lâchant prise sur les paradigmes du travail, je mets mon maillot de bain et je vous salue, amis DRH. À bientôt. D’ici là, portez-vous bien ! 

Lisez L’entreprise du bonheur, de Tony Hsieh. Ou bien Psychanalyse du travail, où Roland Guinchard, l’auteur, nous explique qu’il faut mettre du travail dans le Désir humain et non l’inverse. Et, pour finir, Happy RH, de Laurence Vanhee, dont le motto est que le bonheur au travail est rentable et durable. 

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