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Le Bal des Narcisse

11/09/2014

 
 

NDLRChronique parue dans La Montagne le 13 juillet 2014

Le narcisse est une jolie fleur. Avec sa corolle blanche et son pistil émoustillant, jaune cerclé de rouge, c’est vrai qu’elle a du chien. Aussi, se hausse-t-elle un brin du col quand on la croise, nous concédant tout juste une œillade blasée.

Narcisse, c’est aussi un mythe que nous livrent, entre autres, Les Métamorphoses, d’Ovide. Jeune homme à l’exceptionnelle beauté, Narcisse fait un carton chez les jeunes filles, dont la nymphe Echo qui, éconduite, se plaint en haut lieu (quand on a le grade de nymphe, on a forcément des relations.) Némésis, divinité émissaire de la colère des Dieux, est ainsi saisie de l’affaire. L’arrogant Narcisse est condamné à tomber amoureux de son image tandis qu’elle se reflète dans l’eau d’une source. Poussé au désespoir d’amour devant ce reflet qui se dissipe aussitôt qu’il le touche, Narcisse en dépérit, puis en meurt. Echo, elle, n’a plus qu’à se lamenter sans fin, sa voix se répercutant au loin, de vallée en vallée : la communication de masse est née.  Dans le lieu verdoyant où l’on retrouve le corps de Narcisse, des fleurs ont aussitôt poussé, blanches à pistil jaune cerclé de rouge… Mais sur les bord de cette source vive a aussi germé un concept promis à un bel avenir : le narcissisme. Au fond, ce que punit Némésis, ce n’est pas tant la beauté ou l’indifférence de Narcisse à l’endroit d’Echo, mais bien sa prétention suicidaire à vivre seul, excluant tout altérité. Une posture qui confine à l’idiotie, comme nous l’enseigne l’étymologie de ce joli mot (Idios : en soi, propre, particulier.) En gros, est idiot celui qui, pensant se suffire à lui-même, ne voit même plus l’autre sur son écran radar. Définition qui vaut encore aujourd’hui, même si le narcissisme « attention exclusive portée à soi ou à son image», a pris bien d’autres formes. Non que le phénomène soit neuf, on l’a vu, mais ces chambres d’écho (jolie antonomase : un nom propre devenant un nom commun) ahurissantes que sont les médias dominants : télévision, Web et, en particulier, les réseaux sociaux, lui donnent une portée sans précédent. Le phénomène nouveau c’est que l’« autre » n’y est plus perçu comme le complément indispensable du « moi », mais comme un reflet flatteur, une simple paire d’yeux qui entérine, une foule indistincte et virtuelle. Esse est percipi, disait le philosophe Berkeley : « je (ne) suis (que) parce que je suis perçu… » Dangereuse réduction promise à tous les excès. Pour le plus stupidement banal, cela donne ces selfies immortalisant – devant le Taj Mahal, en compagnie du pape, de Nadal ou d’une « star » de la chansonnette –, des millions d’« anonymes » en quête de leur image ; mais aussi ces purs moment d’insignifiance domestique jetés sur Instagram, comme autant de bouteilles à l’amer… Mais pour le pire, cela donne ces humiliations filmées (celle, il n’y a pas longtemps, d’un handicapé par ses « copains » hilares) ; des agressions même, qui attirent le chaland ; ces paris stupides, mortels et filmés (ainsi, ce gamin noyé dans une rivière du Morbihan) ; ou encore ces purs concours d’abjections (des groupes terroristes filmant désormais leurs saloperies pour les poster sur le Net)… A cette aune-là, même les téléréalités les plus crétines, où de jeunes narcisses peroxydés exhibent leurs fesses pour « exister », semblent inoffensives. Le délire narcissique qui vire à l’exhibitionnisme est tel qu’aux Etats-Unis ou au Brésil, une opération de chirurgie esthétique devient, dans les familles aisées, le « cadeau des 16 ans » pour les filles. Les chiffres sont en constante augmentation… Parmi ceux qui prétendent refléter la lumière, il y a les lumineux et les allumés. Je me méfie des allumés.

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