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Relations sociales

Pacte de responsabilité... En êtes-vous si sûrs ? (2)

24/02/2014

 
 

NDLR : Cet article fait suite à celui publié par Etienne Normand le 25 février dernier, sous le même titre.


Troisième épisode : Des dangers de l’exposition médiatique d’une négociation

Ce mercredi 19 février, les choses avaient pas mal avancé mais tendaient à se brouiller aussi.

Le MEDEF déploie une véritable stratégie de communication pour réagir à une position de négociation qui place en défensive l’organisation. On assiste à ce qu’on appelle en publicité un « teasing », un plan structuré d’évènements médiatiques successifs dont chacun annonce le suivant pour tenir en haleine la cible. 

Mais résumons d’abord les épisodes précédents, même s’ils sont encore tout chauds. Fanfaronnade de Pierre Gattaz d’abord, pour dire tout le bien qu’il pensait du pacte, d’autant que c’était lui qui l’aurait soufflé en son temps au Président. Puis qu’il n’était pas question de s’engager sur des contreparties. Enfin que des contreparties étaient possibles sous forme d’orientations et d’objectifs, qu’on en discuterait d’ailleurs dès le 28 février avec les partenaires.

Nous expliquions dans les épisodes précédents la part de conduite d’un changement interne à l’organisation pouvant expliquer ces allers retours.

La reprise en main du MEDEF par son Président est évidente et ferme. Elle se traduit par deux documents de propositions sur les deux négociations en cours que sont celles de l’équilibre des comptes de l’assurance chômage[1] et du plan d’action pour le pacte de responsabilité.[2] Ils viennent renforcer une série de 10 propositions peu contraignantes, rapidement mise en avant le 5 février pour promouvoir l’entrepreneuriat.

Il devient difficile de séparer les deux négociations, tant elles relèvent de la même stratégie de communication et de positionnement des rapports de négociation (moins avec les partenaires qu’avec la place que pourrait y prendre le gouvernement). Elles sont porteuses des mêmes symptômes de faiblesse de notre système de négociation sociale en mutation. En même temps elles restent porteuses de vraies ruptures de pratique dont nous voudrions pointer les signaux faibles.

Explications.

Nous relevons trois niveaux de lecture de ce qui se déroule.

Le premier porte bien sur le changement en marche de l’institution MEDEF. Il est sous-jacent. Il se fait. Il a pour objet de repositionner l’organisation comme représentant « le patronat réel ». Derrière le slogan de défense de l’entrepreneuriat et de l’entreprise il y a la volonté de gommer l’image du « patronat » trop évocatrice pour « ceux qui font » du monde décrié de « ceux qui pensent et nous gouvernent » politiques et élites de tous bords, y compris dans le champ qui nous concerne, les organisations syndicales elles mêmes. La conduite de ce changement là le leader doit y penser toujours et ne le nommer jamais. Il est pourtant un vrai sujet à lui tout seul car il concerne tous les corps intermédiaires. Cette année verra de profondes refondations de même nature à la CFDT, à la CFE-CGC et à la CGT.

Cela conduit Pierre Gattaz à donner quelques gages à ses extrêmes sous forme de coup de menton.

Le deuxième niveau d’analyse consiste à s’attacher à la manière de mener l’action de changement à travers la négociation. C’est l’enjeu essentiel. Il consiste à organiser tactiquement la définition de nouvelles règles du jeu par la négociation. Sur ce terrain les signaux faibles, les symboles, le deuxième degré permettent de comprendre ce qui se passe. La vitesse, l’intensité et la puissance médiatique viennent obscurcir la lisibilité du changement à l’œuvre.

Prenons quelques instants pour y revenir. Je retiens trois messages-évènements. Chacun renvoie au même symbole : un pacte de responsabilité reprécise justement des frontières de responsabilité entre les acteurs. Premier message-événement : la demande d’alignement des intermittents du spectacle au régime général et la demande de faire cotiser la fonction publique à l’assurance chômage (la CGPME s’en tenait sur ce plan à la cotisation obligatoire des contractuels de l’État). La politique culturelle relève de l’État et non de l’entreprise en général. Le financement déguisé des entreprises du secteur est un choix de l’État qui devrait être à sa charge, il n’a pas à être mutualisé sur l’ensemble des entreprises. Deuxième message-événement : « arrêter de stresser les dirigeants par des lois » ; le bien être au travail concerne aussi la souffrance des managers dont on parle peu mais qui existe bel et bien. Lever un déni de réalité, c’est instituer le passage de l’image du patron à la personne qui entreprend dans la même incertitude de l’avenir que tout salarié. Le troisième message-événement est inscrit page 5 des 25 engagements du MEDEF sous le titre « Avertissement » lequel précède le préambule, tout un programme. On y lit sous trois rubriques les responsabilités de chacun, gouvernement et parlementaires, partenaires sociaux et MEDEF, Fédérations et territoires (tient intéressante image de diversité et de décentralisation, c’est ce qu’on appelle un signal faible). Dans cet avertissement on lit que la cohérence attendue dans la prise de responsabilité du gouvernement et des parlementaires suppose que ceux-ci évitent tout mode négatif de type de « coercition-contrôle-sanction ». Pour que responsabilité soit effective sortons enfin de cette relation dans laquelle l’État serait la mauvaise mère de l’entreprise et la bonne mère du salarié. Entrons enfin dans un modèle plus anglo saxon dans lequel le sens de la règle s’impose, la déviance est possible mais lourdement sanctionnée quand elle est constatée.

On dira que tout cela est sans importance et tactique d’autant que 6 des 25 engagements du MEDEF supposent des lois en bonne et due forme, roborative, pas des codicilles à des articulets existants !. Et pourtant on voit bien là une technique de jalonnement en négociation. La technique est appliquée à un objectif de changement de paradigme de l’objet de la négociation. C’est du jeu de go. C’est plutôt porteur mais les freins apparaissent au troisième niveau d’analyse.

Ce troisième niveau porte sur les médias et leur impact. Il vient compliquer les choses et rendre plus incertaines les chances de réussite. Le pouvoir médiatique va t il à la même vitesse d’adaptation que les acteurs les plus directs du changement ? Fait il oeuvre de médiateur dans ses rapports aux parties prenantes du changement que nous sommes, nous, citoyen-salarié ? Et là ça bloque un peu à la lecture de la presse (radio et télévision s’intéressent peu ou pas à cette information). Les médias s’arrêtent à la posture de négociation, au mieux ils lui trouvent des motifs, sans prendre le temps d’exprimer l’évènement dans une trajectoire. Les autres parties prenantes sont alors attendues, appelées, incitées à réagir dans le code de la posture. Tout cela est de nature à favoriser des dérapages et des blocages.

Le signe le plus frappant en est cette pétition de Romain Cazeaux[3], intermittent appelant à la suppression du MEDEF qui coute trop cher comme ce dernier considèrerait que les intermittents coutent 320 millions de trop à L’UNEDIC. Lancée comme un gag par son auteur obligé d’intervenir pour rassurer sur le fait que cela en était bien un! Le buz était lancé par la presse, relayant l’information elle y voyait le conflit, la manifestation, la vague contestataire sur un site qui avait relayé les pigeons et les poussins. Pour information dans la journée du 19 février la pétition a reçu plus de 3000 signatures. En moins d’une semaine elle en compte plus de 25 000.

Tout ceci devrait nous inciter à accélérer trois ruptures de pratiques dans la gestion de notre dialogue social à la française.

Si nous voulons réussir les changements engagés sous cette forme nouvelle qui nous correspondait si peu et qui s’annonce porteuse nous devrions :

  1. Abandonner les postures excessives de pré négociation qui rappellent trop à la presse le rapport de force perdant gagnant qui reste la lecture journalistique du dialogue social en France. Je me demande ce qu’écrirait la presse française si un ou une Merkel français(e) passait trois mois à construire un accord de gouvernement avec le parti d’opposition avec lequel elle gouvernera. Ne crierait on pas au retour à la IVème République ? N’appellerait-on pas un vrai chef ?
  2. Mettre en œuvre ce que les clubs de réflexion de tous bords[4] jugent comme urgent : former dans les écoles d’ingénieurs et de commerce, dans les universités et dans les entreprises les salariés et particulièrement les cadres au dialogue social et à la négociation sociale. Les savoirs perdus doivent être reconstruits rapidement pour satisfaire le besoin de capacités et comportements adaptés à la pédagogie et la négociation de la compétitivité au plus prêt du terrain. Faute de quoi cette négociation continuera de se passer au niveau lointain des « institutions », creusant l’écart entre les pratiques de quelques uns, perçus comme une élite décalée et le terrain.
  3. Oser en effet mettre sur la table des solutions iconoclastes : la dynamique du pacte de responsabilité est une véritable novation dans notre dialogue social. Elle révèle à quel point trop d’entre nous  attendent encore une solution de l’État, par le chef qui l’incarne, alors que dans le changement continu toute solution vient de la dynamique des acteurs. Certaines propositions du  MEDEF sont des propositions innovantes qui adressent clairement la notion de responsabilité. Pour l’assurance chômage : ne suis-je pas plus responsable de ma durée d’indemnisation quand le taux de chômage est plus faible que quand il est haut ? Peut on être contre une volonté de modernisation du dialogue social qui passerait par des accords simplificateurs d’instances, d’obligations et de consultations dès lors que les partenaires sur le terrain y seraient acquis ? A cet égard la charte Paperec[5] sur la laïcité ne répond elle pas mieux que la loi à un besoin d’entreprise dans laquelle 56 nationalités cohabitent dans des métiers souvent peu qualifiés ?
 

[1] Voir les propositions MEDEF sur l’assurance chômage du 14 février

[2] Pacte de responsabilité : mobilisation pour 1 million d’emplois sur le site du MEDEF du 18 février

[3] On peut la voir sur www.change.org

[4] Institut Montaigne, Terra nova, Andrh, Barthelemy… en 2012 pour chacun d’entre eux

[5] Voir sur le site du Groupe www.paperec.com

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