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Relations sociales

Pacte de responsabilité... En êtes-vous si sûrs ?

14/02/2014

 

Premier épisode : contreparties du pacte de responsabilité : Piège ou aveuglement ?

Il était certes maladroit de la part de Monsieur Gattaz d’afficher 1 million d’emplois en contrepartie d’une revendication de baisse de charges de 100 milliards (étalée sur 5 ans à raison de 20 milliards par an, soit pour la période un montant cumulé de 300 milliards).

Le message était un slogan de nature à consolider un pouvoir nouvellement acquis sur la stratégie d’un MEDEF refondé sur la défense de la PME.

Il fallait tout autant s’attendre aux postures syndicales à l’annonce de ce pacte : FO pris dans l’étau de la baisse de la dépense public ne pouvait que crier au « cadeaux indus aux patrons ». Les difficultés internes de la CGT ne pouvaient trouver mieux que de se régler dans l’opposition au projet.

Restait un syndicalisme de réforme dont la CFDT représente la relation la plus aboutie, pour qui la contrepartie peut se discuter sous forme d’actions et non d’indicateurs de résultat (les deux étant parfaitement « clairs, précis, mesurables » comme souhaité par François Hollande). Discuter de cela par branche reste le projet.

Alors pourquoi ce silence de l’UPA et de la CGPME ? Pourquoi cette attitude assez limite dans un déplacement international, pour tout dire, du Président du MEDEF ? Coup d’épaule de boxeur pour sortir d’un piège ?

Comment y croire quand il y a trois semaines Pierre Gattaz fanfaronnait encore en se présentant comme l’initiateur du pacte qu’il aurait proposé en novembre à François Hollande ?

La réponse vient plus vraisemblablement de questions très internes au MEDEF. Gagner l’élection sur le slogan et la stratégie de représenter les PME c’est accepter une fois élu de faire face à la mutation d’une institution qui jusqu’alors était le lobby de grandes fédérations orientées par de grands dirigeants plus que par des patrons de PME.

Annoncer la baisse de charges dans ce contexte c’est susciter immédiatement la curée revendicatrice des rentiers pour s’en approprier une partie avant de prendre des engagements dans les branches sur les actions à entreprendre. C’est tout le contraire de ce qu’il faudrait faire.

Le gouvernement exige l’action rapide mais reste observateur du round. Au fond l’UPA et la CGPME sont probablement dans la même perception que le gouvernement, ce qui expliquerait leur silence au delà d’une posture d’ouverture. Il y aurait un double agenda de changement : à la fois l’officiel sur la reconquête de la compétitivité et de l’emploi et un agenda sous-jacent. Ce dernier porte sur le MEDEF lui-même.

Il s’agit peut être d’un « aveuglement révélateur » de la part du MEDEF. L’aveuglement révélateur est cet instant de voir ce qui change sans être en mesure d’en organiser l’action.

Bien difficile et ingrate situation à l’ouverture d’une négociation.

Pour réussir la mutation voulue par Pierre Gattaz le MEDEF doit engager deux actions internes :

  • Privilégier une stratégie de négociation à une stratégie de lobby : cela suppose des priorités affichées (ce qui a permis l’élection de son Président), réellement dans l’intérêt général des entreprises (et non des rapports de force de fédérations ou de taille d’entreprise), sans confusion de genre (intérêts de gestion, de patrimoine et d’opinion politique). Rien de tout cela n’est dans la culture du MEDEF[1]
  • Passer d’une négociation de position à une négociation de changement continu : cela suppose de résoudre la contradiction fondatrice du MEDEF qui n’existe que par l’équilibre des forces de ses Fédérations.

On retrouve là ce sur quoi avait butée Laurence Parisot mais on peut penser qu’elle aurait mieux abordée le projet de pacte de responsabilité en lançant d’abord ses fédérations dans un tour de table sur les actions les plus porteuses par branches. Car en effet c’est à ce niveau que se dessinent des contreparties claires précises et mesurables.

C’est répondre à la question suivante : quel est le levier d’action sur le capital humain le plus porteur d’emploi pour une branche ? Les partenaires partagent des évidences sur des besoins de branche à satisfaire pouvant avoir un impact crédible sur l’emploi.

Les actions à porter au crédit des contreparties relèveraient de façons assez évidentes des quelques axes suivants :

  • Priorités d’insertion des jeunes : qualification, alternance, apprentissage
  • Contrats de génération
  • Maintien des seniors dans l’emploi et engagement à ne pas pratiquer de rupture conventionnelle des plus de 58 ans.
  • Formation tout au long de la vie conjuguée ou pas selon les cas à des accords de non usage du chômage partiel. 
  • Durée minimum hebdomadaire des contrats de travail
  • Accords de méthode sur l’anticipation des mutations et reconversions
  • Engagements de localisation et de relocalisation
  • Et pourquoi pas engagements de modération salariale sur les salaires des plus hauts déciles des entreprises.

L’ensemble pouvant être décliné sur des actions territoriales et des clauses de revoyure.

Gérer des stocks (de charges, de baisses de charges, de chômeurs, et finalement de contreparties) relève d’une culture de rentier. Ce réflexe est parfaitement contraire à l’intelligence collective qui émerge de la controverse dans le changement continu. Le mot d’ordre du MEDEF devrait être de lancer la controverse sur les priorités clés dans chaque fédération. C’est sur cette ambition là, confusément ressentie par tous, que le MEDEF est attendu. Son agacement à se trouver devant des parlementaires et des syndicats aux assises de la fiscalité est révélateur de sa difficulté culturelle et institutionnelle à le faire.

La situation personnelle de monsieur Gattaz est ainsi tragiquement aussi difficile que celle de Thierry Lepaon à la CGT : Prendre le leadership d’un changement au nom d’organisations qui vous entravent.

Deuxième épisode : Le changement continu… c’est maintenant !

24 heures après la maladresse de Pierre Gattaz sur le sol américain tout a changé en apparence. On se croirait au théâtre de boulevard, les portes claques, l’un sort et rentre l’autre. Quelle valse ! Il a suffit de ces 24 heures pour que soit programmée la réunion qu’attendaient les partenaires sociaux et ce, dans les limites de dates souhaitées par le gouvernement. Les contreparties sont déclarées possibles, parfois comme indiquées ci-dessus, le plus souvent en termes d’objectifs ou de tendance. Jamais d’engagement juridique.

Qui pouvait raisonnablement penser à ce niveau de responsabilité que les contreparties auraient pu prendre la forme d’engagements juridiques? Compte on des accords seniors qui formulent sous cette forme les engagements ? A trop subir l’administration française le patronat se serait il laissé influencer par le juridisme qu’aucun syndicat salarié ne cherche à lui imposer ?

Non bien sûr. La maladresse de quelques mots lâchés aux journalistes la veille vient d’être  transformée en opportunité : bravo l’artiste !

Deux enseignements de cet épisode.

Le premier est justement la dimension théâtrale de toute négociation. Les postures jouent le même rôle que les décors au théâtre : elles posent le cadre, adressent des symboles et contribuent à créer une ambiance. Tout cela devient moins important quand la négociation ponctuelle est progressivement remplacée par le dialogue social continu. On comprendra que le retard de la France dans le domaine fasse d’elle une sorte de caricature de cette dimension théâtrale dans laquelle se serait bien retrouvé Sacha Guitry.

Le deuxième enseignement de l’épisode est plus intéressant. Va sans dire qu’en négociation le chemin vers la cible est toujours marqué d’imprévus. Dans cette relation des parties à la négociation toute situation difficile doit être saisie comme une opportunité de rebondir plus loin. A cet égard on pourrait utiliser l’adage suivant : méfions nous, on est toujours à la merci d’un coup de chance !

En l’occurrence les réactions parfois outrancières à la maladresse (j’allais écrire, volontaire, voyez-vous !) de Pierre Gattaz, ont exercé une pression sur les jeux internes au MEDEF plus préoccupé à se répartir la manne de la baisse de charges entre fédérations qu’à envisager les actions à mener. Belle occasion saisie par son Président de reprendre la main et siffler la fin de la récréation.

Ainsi l’enseignement essentiel de ce deuxième épisode est que le changement vient toujours de l’extérieur et qu’il faut savoir l’attendre plutôt que le forcer. C’est particulièrement vrai dans les changements complexes. Cela devient même la règle de base de la mise en œuvre d’un changement qui combine la fiscalité, la protection sociale, l’emploi et la compétitivité. Clarté de la cible, engagement dans l’action des acteurs, méthode imposée, délais contraints fixent le cadre. Comme dans le théâtre classique on retrouve l’unité de temps, d’espace et d’objet. C’est ensuite l’interaction des controverses qui fait l’action de changement.

Et pour conclure il y a là certainement un enseignement de l’enseignement. L’intelligence collective ne fait pas bon ménage avec la surexposition des rôles principaux. Elle en a même horreur car le leader trop présent est obstacle à celle-ci. A titre d’exemple chacun de nous a pu avoir à expliquer la chose à des managers trop présents, désemparés d’avoir à constater qu’il fallait bien qu’ils dirigent tout puisque personne ne parlait dans les réunions qu’ils organisaient pour solliciter les propositions!

C’est là une vraie nouveauté par rapport au théâtre classique et cela s’appelle le théâtre d’improvisation. On y retrouve, l’aurez vous remarqué, clarté de la cible, engagement dans l’action des acteurs, méthode imposée, délais contraints. Mais l’objet alors direz vous ? Et bien c’est justement le changement qui résultera des interactions ainsi rendues possibles. Sans ordre ? Sans chef ? me disent certains lecteurs (oubliant ainsi mon manager désemparé). Mais l’ordre et le chef sont là, chers lecteurs. Quand plus de 80% des français sont convaincus que la priorité numéro un c’est l’emploi peut on rêver meilleur chef dans l’ordre ?

Ces deux épisodes sont peut être le signal faible d’une façon moins institutionnelle de conduire un changement. Nous venons peut être de nous saisir d’une occasion de pragmatisme. Nous aurons l’occasion, très vite de décoder de nouveaux épisodes.


[1] Lire à cet égard Offerlé, Patron des Patrons, Odile Jacob, 2013

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