Blog logo

RH info, le portail des ressources humaines : infos, actus, débats, prospective, agenda RH

Lien social

Poésie de l'entretemps

29/07/2015

 
 

On sait de toute éternité, que Chronos – avatar tardif de Cronos, le Saturne des Romains, dévoreur de ses propres enfants – arpente les chemins du monde pour faucher les vivants. Sinistre besogne s’il en est, que de rappeler à l’Homme sa condition première, sa stricte finitude, son horizon cerné. Joseph Delteil, perclus de sagesse, exhortait à un exil salutaire en « Paléolithie », paysannerie de l’âme et de l’esprit, nostalgie d’un Eden terrien, où nous saurions prendre le temps d’être et de vivre. Comme en son cher Languedoc, dans notre thébaïde vendômoise, entre Loir et champs, sous le soleil dru de juillet, le temps semble d’un autre temps. Ne flirte-t-il pas, dans l’éclat de midi ou le soir entre chien et loup, avec ce que Bergson appelle « la durée pure ». Bergson, vous savez ? Ce philosophe à moustache, surmonté d’un chapeau melon, qui sut, jadis, enflammer les amphis de la Sorbonne. Que disait-il ? Que le temps de l’actualité, celui dans lequel nous somme plongés la plupart du… temps… est un temps objectivé, froid, clinique, « l'espace-temps » où la technique règne sans détour avec ses contraintes horaires, ses formatages au cordeau, ses mises en scène vissées, ses nouvelles qui s’annulent sans cesse et sans âme : un attentat en balaie un autre, un séisme en relègue un autre dans l’oubli, une pseudo « star » en supplante une autre, un footballeur tatoué idem, un raton laveur…

Au contraire, ce que le même Bergson appelle « la durée pure » est ce qui échappe à la devanture, aux simples apparences du monde : un temps subjectif, profond, dramaturgie de l'intime, de la pensée, de la vie, de la création même, dont Proust – le plus bergsonien des écrivains – sut faire une œuvre géniale culminant dans le Temps retrouvé… N’est-ce pas aussi ce à quoi nous exhorte Jean Orizet quand il écrit Mémoires d’entretemps ? L’entretemps, cette contrée poétique qui lui est si chère, « ce hors temps, ni passé, ni présent », concept ambulatoire qui se meut sur une ligne claire allant de l’espace-temps à la durée pure et n’est autre, au fond, qu’une des manifestations de l’Etre ? Chaque Français passe, en moyenne, une heure et demie par jour dans les transports, véhicule privé ou transport en commun. Si on ne compte que les jours ouvrés, cela équivaut à trente heures par mois, et si on le rapporte à onze mois, en retirant un mois de vacances, on arrive à trois cent trente heures par an, c’est-à-dire près de quatorze jours passés sous terre ou dans des cages de ferraille et de verre… Deux semaines pendant lesquelles on pourrait lire ou écouter de la poésie (Orizet nous facilitant, d’ailleurs, la tâche avec ses remarquables anthologies). Le monde s’en porterait mieux

Comme l’enseigne Sénèque : « Pendant qu’on la diffère la vie passe en courant. » L’ombre familière de la vieille église romane rafraîchit le jardin. Sa haute silhouette blonde coiffée d’ardoise bleutée veille sur son côté nord, chahuté par le vent. Sa présence tutélaire ordonnance la fuite du temps, donne du poids aux heures « canoniales » qui scandent lentement les jours. Ses neuf cents ans d’âge donneraient le vertige, si l’on y songeait vraiment, mais au contraire, elle rassure, elle apaise, ancrée dans un vert cru digne de Gauguin. C’est qu’on le voit de loin, son petit clocher aigu qui défie humblement le ciel. A peine a-t-on basculé de l’autre côté du plateau qu’il nous fait signe de loin, convoquant des couleurs d’opale où donnent, le soir venant, les saignées du soleil. C’est quand le soir tombe, éteignant le bourdonnement des abeilles, que devant un vin moelleux aux reflets ambrés, on se souvient du vers de Rimbaud, « Elle est retrouvée. Quoi ? L’éternité... »

Vous pouvez contribuer !