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Relations sociales

De la personne à l'État

23/05/2016

 
 

De la personne à l’État, sans passer par la société civile 

Ah la nostalgie des heures douces de fin d’adolescence en cours de philo. Pour ceux auxquels la philo évoquerait de longues heures d’ennuis, commençons par l’actualité.

Un peu frustré d’avoir été privé de représentation à la Comédie Française pour fait d’occupation par les intermittents, je m’étais livré à une sournoise étude statistique autour de l’indemnisation de l’intermittence. On sait entendre souvent que les intermittents représenteraient 4% des chômeurs indemnisés et 25% du déficit de l’Unedic. L’affirmation est source de polémique sans qu’on aille plus loin.

Pas tout à fait égaux face au risque / bénéfice

L’analyse porte sur des chiffres de 2013. En bref cette année là :

- 7% du total des actifs en CDI a été indemnisé par Pôle Emploi ; les CDI représentent 46% du total des chômeurs indemnisés et les cotisations versées par la totalité des actifs en CDI font plus que couvrir le besoin de financement de leur catégorie puisque leur compte présente un solde positif à l’Unedic. Celui-ci vient en partie financer les autres catégories de salariés indemnisés.

- 42% du total des intermittents (106000 sur 254000) est indemnisé par Pôle Emploi ; les intermittents représentent bien 4% des chômeurs indemnisés et 25% du déficit Unedic.

- 43 % de la catégorie des CDD et intérimaires est indemnisée ; ils représentent 50% des chômeurs indemnisés et 75% du déficit Unedic.

Ces chiffres rappellent essentiellement la relative sécurité offerte par le statut de CDI, comparativement à l’exposition au chômage à peu près équivalente (42/43%), des catégories exposées à la précarité que sont les CDD, intermittents et intérimaires. Évidence qu’il est possible de dépasser.

Une contribution unitaire au déficit de l’Unedic dans un rapport de 1 à 10,7

Si on rapporte le déficit généré par une catégorie à l’unité de chômeur indemnisé de la même catégorie on constate que dans la catégorie des CDD et intérimaires chaque chômeur indemnisé « contribue » au déficit pour un montant un peu supérieur à 1000 euros. Ils sont nombreux et représentent donc un volume important du déficit total. Un intermittent indemnisé, lui, « contribue » individuellement à plus de 11 000 euros au déficit.

L’exposition au risque  des deux catégories est la même et la part unitaire de contribution au déficit est dans un rapport de 1 à 10,7. Cela mérite de se poser des questions d’équité et d’imputabilité des dépenses, même pour conclure qu’il n’y aurait rien à changer.

Bien que le protocole d’analyse dont sont issus ces chiffres soit imparfait, raison pour laquelle il est livré ici « grosse maille », il n’est pas inexact. J’ai donc testé sur quelques publics les réactions qu’il suscitait. Cela donne à peu prêt ceci, en cinq lots à peu prêt égaux :

  • Ceux qui sont prêts à se saisir de tout pour opposer les catégories ou en exclure une (les rentiers CDI contre tous les autres, les intermittents par vocation).
  • Les chevaliers des opprimés sans défense que sont les CDD et intérimaires qui s’en servent pour souligner que les intermittents sont assez organisés pour avoir défendu leurs droits et que c’est bien la preuve qu’il faut taxer l’usage des CDD.
  • Les  paranoïaques souriants, familiers des thèses complotistes qui « croient voir où vous voulez en venir ». Ils sont les moins nombreux dans le test, mais il y a certainement des biais, je reconnais, là aussi, les limites du protocole !
  • L’expert,  pour qui ce rapport de 1 à 10 s’explique facilement et est bien la preuve, pour l’essentiel, que la responsabilité en revient au patronat du secteur du spectacle qui se « goinfre». La loi devrait faire quelque chose. A-t-on seulement un gouvernement ?
  • Les « MICO » (méthodiques, interrogatifs, curieux, ouverts) découvrent et cherchent à comprendre ce que cela vient modifier de leur représentation du monde. On aurait évidemment souhaité voir cette dernière catégorie constituer l’essentiel de l’échantillon. 

Il y a des points communs entre les quatre premiers groupes. Pour eux le système n’est pas juste et devrait l’être, l’État ne joue pas son rôle de garant de l’égalité par alignement de tous (plutôt vers le haut que vers le bas), la personne n’intervient que comme profiteur ou exploité. Pour ces quatre groupes il est désespérant d’observer que ce qu’on appelle la société civile est absente de toute réflexion.

« Pas de révolution sans réformation » nous disait le philosophe Hegel pour signifier que les changements institutionnels sont inutiles ou vains  si ils ne sont pas accompagnés de changement des esprits (on dirait aujourd’hui de changement de représentation des acteurs).

Évacuons rapidement l’imputation d’une responsabilité des médias qui ne feraient pas leur travail. Renvoyons ainsi dos à dos d’une part un habitué des manifestations violentes, interrogé par un journal du soir, casseur décomplexé expliquant qu’il y a 20 ans on cassait plus et on en parlait moins car aujourd’hui les médias « mettent en scène la casse » et d’autre part tous ceux (peut être un peu chacun de nous) qui ont un avis tranché sur la rémunération des dirigeants et aucune question sur la rémunération de 15 millions d’euros de Karim Benzema !

Il résulte du test sans prétention qui vient de vous être proposé ci dessus trois principes pour la gestion des collectifs. Les DRH sont à cet égard, dans la même contrainte que les politiques. Les collectifs au travail sont sur ce terrain à la même enseigne que les collectifs citoyens.

La tendance à passer de l’individu « au grand tout » sans passer par une médiation est mortifère.

Le terme d’État est une notion récente en Europe (fin du XVIIIème siècle). Le terme désigne le lieu de concentration des pouvoirs. Il est pour l’entreprise l’équivalent de la gouvernance. C’est abstrait et objet de fantasme. Il faudrait d’ailleurs travailler collectivement à redonner un sens aux termes trop souvent utilisés l’un pour l’autre d’État et de nation pour contribuer plus efficacement à la construction  européenne. Il y a un moment que le lieu de concentration des pouvoirs s’est déplacé vers une gouvernance européenne. Ces mal dits et ces impensés sont certainement à la source d’une bonne part de la défiance observée à l’égard des supposés détenteurs des pouvoirs dans ces lieux.

Pour les grecs la société civile était l’État. L’économie, l’émergence des rapports de production, le changement de nature de l’administration des choses complexes, conduisent Hegel à distinguer les deux termes. La philosophie grecque nous habite encore un peu, nous sommes encore à la merci de quelques confusions.

La société civile est pour Hegel le négatif de l’État. La société civile est « l’universel concret » c’est imparfait, en recomposition constante à travers des corporations, des associations, des syndicats qui représentent des intérêts particuliers. Les députés ne sont pas plus les agents de l’universel que les représentants syndicaux, ils représentent des intérêts particuliers en dynamique. L’État est pour Hegel, l’universel abstrait, il est idéalement l’ordre social dépolitisé.

Vouloir se passer des corps intermédiaires serait supposer que cet État (dont le lieu idéal devient incertain) pourrait à lui seul prendre des décisions rationnelles. Tout pareillement, accepter les rentes de situations dans les corps intermédiaires, dans le fonctionnement de la société civile serait nier la dynamique d’ajustement permanent nécessaire à la société civile.

Les courants du libéralisme politique d’abord puis économique ont conduit au mouvement irréversible de la centralité des acteurs individuels. L’autonomisation des personnes conduit à l’individuation et tout autant à l’atomisation des grilles de lecture des rapports de l’individu au collectif. Il nous faut pourtant faire corps pour obtenir « un grand tout » dont la gouvernance serait acceptable malgré la diversité plus forte que nous constituons dans l’entreprise et la société. Nous avons donc besoin de réhabiliter des institutions représentatives reconnues ET ouvertes (sans trop de rentes, pour être poli mais ferme !).

Évitons de courir derrière la demande du citoyen consommateur comme du salarié égotiste. Tout autant réfléchissons à la pression que nous ajoutons sur l’attente d’une gouvernance juste avant de nous passer de la médiation des corps intermédiaires.

Ces positions sont mortifères par ce que dangereuses pour notre capacité à rendre acceptables les décisions de gestion que nous prenons.

L’individuation irréversible de la relation de travail doit s’accompagner d’une éthique personnelle.

Nous sommes envahis de normes et de procédures et nous nous en plaignons avec justesse. Mettons quelques cailloux dans le torrent pour casser le flux. La philosophie et l’éthique ont regagnés leur place dans les grandes écoles. Pas encore tout à fait dans l’entreprise, loin s’en faut.

Formons le management sur ces terrains ! Pas seulement par des conférences passionnantes mais trop ponctuelles de grands noms médiatiques. Plus concrètement, formons sur les fondamentaux de la société civile et de ses relations à un « grand tout ». Dans le champ des relations sociales nous sommes au pays des savoirs perdus.  

Il s’agit de contribuer, parallèlement à l’autonomisation des personnes à la construction d’une éthique personnelle d’acteur social.

La réhabilitation des corps intermédiaires passe par leur refondation.

Mais bien évidemment la réhabilitation des corps intermédiaires passe aussi par des actions de refondation de leur fonctionnement. Leur capacité à créer de l’adhésion, à se renouveler dans leurs thèmes, à inclure. Le renouvèlement de leur gouvernance aussi. En Europe particulièrement, le besoin de faire vivre des réalités associatives trans nationales[1].

J’étais frappé d’entendre un cheminot qui a suivi depuis 20 ans l’ouverture à la concurrence du rail européen expliquer qu’il n’y avait pas eu de véritable organisation des partenaires européens dans le processus de libéralisation par ce que « on se retrouvait souvent plus proche des positions des dirigeants de la SNCF que nos collègues syndicaux nordiques ».

Autour de ce dernier principe l’observation de la radicalisation et du repli de la CGT sera considérée par les uns comme une preuve du bien fondé de ce billet et pour d’autres, comme un motif suffisant pour en évacuer le propos. Attention le problème n’est pas le symptôme !


[1] On lira à cet égard avec intérêt des propositions de Terra nova, même sans tout en partager : http://tnova.fr/rapports/democratie-et-societe-civile

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