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Relations sociales

Fiction sur le dialogue social

21/03/2016

 
 

 

Dialogue social : une transposition des trois interdits fondamentaux de l’humanité.

Récit fiction d’un projet de loi au premier semestre 2016.

Laissons aux mois qui viennent le soin de nous dire où nous conduira le bouillonnement provoqué par le projet de « loi travail ». Rêvons un instant au dépassement des interdits fondamentaux du dialogue social dont ce projet serait le passager clandestin.

Tout avait commencé par un diner entre Pierre Gattaz et Manuel Valls chez un tiers discret. Les deux hommes avaient parcouru les 35 ans de relations sociales depuis l’élection de François Mitterrand. En particulier Pierre Gattaz avait fait mouche en évoquant avec émotion les sentiments et les mots de son père, Yvon Gattaz, après l’échec de la négociation interprofessionnelle de 1984. Il avait bataillé ferme six mois durant après l’arrivée de Jacques Delors au ministère de l’économie pour mettre en place par la négociation une flexi-sécurité avant la lettre. Le taux de chômage était de 10,1% comme fin 2015. Ils avaient ri tous les deux à l’invention du moment qu’il avait fallu retirer : les ENCA (emplois nouveaux à contraintes allégées). Conscients tous deux de la brutalité grossière de l’époque à promettre des « encas » à ceux qui rêvaient encore d’un solide repas de CDI !

Pour arracher un accord sur des conditions négociées de flexibilité du travail le patronat offrait comme contrepartie des négociations de branche sur les mutations technologiques et une possible baisse du temps de travail par branche en contre partie de l’annualisation. Là aussi ils convenaient tous deux que l’équilibre de la négociation avait progressé depuis. La signature de la CGC était acquise, la CFDT avait donné un avis favorable mais la base repoussait l’accord. FO et la CFTC demandaient la réouverture des négociations. Seule la CGT restait complètement extérieure au projet.

Ils égrenèrent tous les deux la succession de lois du travail qui mirent en place ensuite ce que l’accord aurait permis 16 ans avant les réformes Schröder en Allemagne (soupirs, nous rapportera le serveur à leur table). Pierre Gattaz eut la délicatesse de ne pas trop insister sur la glaciation du dialogue social qui s’en suivi et son apothéose en loi Aubry des 35h. On était entre gens bien élevés, il fallait éviter d’obliger Valls à une réaction. Au dessert Pierre Gattaz poussa sa demande de prise en compte des effectifs des entreprises dans le calcul de la représentativité des organisations patronales en lui sortant de la poche l’accord confidentiel passé avec la CGPME. Valls eut un sourire mais ne promit rien. Il se contenta de souligner que c’était revenir sur la loi Macron tout en pensant en même temps à la colère que cela provoquerait à l’UPA. Là aussi conscient de la véritable haine de la CGPME vis-à-vis de l’UPA il n’en dit pas plus par politesse. Au terme du repas on fit appeler les chauffeurs et chacun retourna à ses affaires. Dans la voiture, contrairement à son habitude de sauter à autre chose le bouillant Manuel se laissa aller à la transposition des interdits fondamentaux de l’humanité dans le champ du dialogue social. Trois tabous qu’il lui appartenait de lever car à la différence des interdits de l’humanité ceux du dialogue social sont adventices, comme disent les jardiniers, et non fondamentaux.

Le parcours des 35 dernières années d’accumulation législative et de rendez-vous de négociations sociales inaboutis faisait pour lui l’effet d’une cure.

Mécaniquement il transposait  les interdits fondamentaux de l’humanité dans le champ du dialogue social.

L’inceste. « Tu ne t’appartiendras qu’hors de moi ». 

Les acteurs sociaux ont un rapport terrible à l’autorité. Pour le patronat de la petite et moyenne entreprise domine la figure idéale du chef. Faire circuler le pouvoir est pour trop d’entre eux révulsif.  Le pouvoir est d’ailleurs moins un flux qu’un stock pour la plus part d’entre eux. Pour les « salariés » la détention d’un pouvoir suscite de façon émotionnelle une suspicion radicale. Tu ne feras pas crédit d’intention à l’autre de vouloir bien faire ou vouloir apprendre à faire, ce serait incestueux de ta bonne place de chef ou d’obéissant dans les rapports de réciprocité. Tel était l’interdit. Il en résulte immédiatement une préférence pour la loi par rapport à l’accord d’entreprise. Telle est la traduction concrète de l’interdit. Ainsi personne ne s’appartient, ni le chef d’entreprise, ni les salariés, c’est à la bonne mère, l’état de décider pour tous. Plutôt tous souffrants par la loi plutôt que différents par la négociation d’entreprise. Cet interdit n’était pas le plus grave aux yeux Manuel Valls depuis qu’il avait lu Cynthia Fleury[1]. « Devenir sujet », écrit elle, « nécessite de sortir de l’état de minorité dans lequel on se trouve naturellement et symboliquement ». Le fait de devenir sujet, que Fleury appelle l’individuation (le mot était décidément fort laid pensait Manuel) progressait, les invisibles étaient aussi des irremplaçables. Les irremplaçables prenaient conscience d’eux même.

Le cannibalisme. « Tu ne mangeras pas tes semblables au sein de la communauté ».

C’était là un plus gros morceau (sans rire, pensa Manuel). Il s’agissait de la relation entre le dedans et le dehors. L’affaire paraissait un peu plus éloignée du dialogue social, plus politique, mais ce n’était qu’apparence. La France tient son rang de la qualité de ses grands groupes et tient ses emplois du tissu des PME et TPE trop fermées au monde extérieur. Salariés et chefs d’entreprises, par le nombre, se rejoignent sur une représentation idéale de la France dans le déni d’un dehors qu’ils ignorent avec superbe. Ce qui structure pour partie le pays est une représentation de la  souveraineté qui ignore le dehors (l’Europe, le monde) ; les autres, prenant en compte ce dehors cherchent à s’y adapter. Cette partie là est fédéraliste ou libérale, parfois les deux à la fois. Elle a en commun de vouloir faire converger les règles socio économiques pour construire un dedans élargi. Ce qui structure le pays n’est pas la gauche ou la droite mais la représentation de la souveraineté : soit abandonner clairement de la souveraineté avec fierté et sans faiblesse pour construire et influencer un modèle européen, soit se manger les uns les autres à l’intérieur de la communauté archaïque. En langage de dialogue social c’est dire que ce qui fait droit et conquête de droit des salariés c’est la construction de règles socio économiques européennes et que ce qui tue la protection sociale acquise est le déni de ce périmètre élargi qu’est le dedans. L’interdit impensé conduit à la névrose : on croit manger en dehors de la communauté mais on cannibalise ses ressources. Il revenait à Valls ses échanges avec Édouard Martin, syndicaliste CFDT de Florange accusé de trahison après son élection au Parlement Européen.

Le meurtre. « Tu ne tueras pas mais tu pourras faire pire : nier l’existence de l’autre ».

Ne pas tuer, mais faire pire, c’est administrer la négociation sans volonté de novation. Pour le patronat négocier consistera à gagner ou regagner en liberté à moindre coût ce que la loi n’aura pas permis. Pour certaines organisations syndicales (mais aussi pour la CGPME) c’est gagner en garanties de survie. Soit une survie comme institution (la négociation d’entreprise fragilise clairement la survie de trois organisations CFE-CGC, CFTC et FO, et encore une fois la CGPME pour la partie employeurs). Soit pour préserver une rente (Taxis, pharmaciens, notaires en leur temps). Soit comme revalidation de ses représentations du monde (mythologies de tous bords[2]). Il faut s’appartenir un peu pour faire la différence entre son intérêt et son objectif dans une négociation. Il y faut quelque distance à soi même qui permette une proximité à l’autre. Alors on sait qualifier un intérêt non négociable et un objectif révisable en fonction de ce que l’on comprend de l’intérêt de l’autre. On entre alors dans une pratique de négociation intégrative sur des cycles plus long mais plus riches de contenus. Les démonstrations de rapports de force sont aussi plus rugueuses car la conscience de chacun de ne pouvoir céder sur son intérêt facilite autant l’engagement contestataire que la créativité des transactions intégratives. Le tabou est ici terrible. La négociation a un coût et nécessite des compétences. La taille des entreprises françaises, le faible niveau de formation des interlocuteurs patronaux et salariés dans les PME TPE imposeraient une négociation territoriale avec des représentants salariés hors de l’entreprise avec droit d’entrée dans l’entreprise pour que les coûts soient supportables. Tabou pour le patronat et pour toutes les organisations syndicales trop faibles pour mettre en face du besoin des compétences ou qui ne voient de salut que dans la loi. La loi de 2015 n’a fait que la moitié du chemin à cet égard.

32 ans après le rendez vous manqué de 1984, Valls butait sur les mêmes tabous. A l’époque son brillant ministre de l’économie apprenait à lire !

L’affaire lui paraissait claire en descendant de la voiture qui le ramenait chez lui : il devait prendre trois risques même si ensemble ils devenaient une bombe à mèche courte.

  • Basculer clairement le système de création des normes du travail sur la négociation d’entreprise. Il en résulterait nécessairement à terme une diminution du nombre d’acteurs patronaux et salariés. D’une pierre trois coups : tous les tabous sont transgressés.
  • Satisfaire le patronat sur un nombre suffisant de simplifications des règles de droit du travail. Il donnerait ainsi des gages immédiats à l’Europe sur la volonté de convergence européenne de la France et se donnerait l’occasion de lever le tabou de la souveraineté qui traverse tous les partis de gouvernement.
  • Gérer ensuite les contreparties de ce basculement avec les organisations de salariés. Espérer lever le tabou de la négociation impossible. Afin de créer une exigence de contreparties solide de leur part, la barre sera placée haut: le projet de loi affichera un plafond d’indemnités CPH plus bas que la loi Macron. Le principe d’un plafond n’est d’ailleurs que justice : pour quelle raison un entrepreneur serait-il le seul justiciable à ignorer le tarif de sa peine avant de la commettre ? Faut il qu’un entrepreneur soit si méprisable pour être moins bien traité qu’un braqueur à cet égard ?

A cet instant l’auteur de ces lignes, sorti de sa rêverie, espéra que ce fut vrai. (Rédigé le 4 mars 2016)


[1] Cynthia Fleury, les irremplaçables, nrf Gallimard, 2015

[2] Éloi Laurent, nos mythologies économiques, LLL, 2016

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