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Relations sociales

La grande confusion

14/11/2016

 

 

Vendredi 4 novembre avait lieu au Collège des Bernardins [1] le colloque conclusif de deux années de rencontres régulières autour du thème de l’innovation managériale. Il y était incidemment constaté que les relations sociales avaient été l’un des thèmes absents des rencontres. Pas d’innovation managériale dans le champ des relations sociales?

Dans sa justification de recherche sur le thème, le Collège annonçait au lancement du projet, fin 2014 : « le choix du thème de l’innovation managériale s’est imposé car dans tous les compartiments de la société se pose la question de l’organisation de l’action collective. (Souligné par nous). Les canons traditionnels de la hiérarchie, de l’autorité, de la temporalité ou de l’espace éclatent et requièrent donc l’invention de nouvelles modalités managériales ».

Des entreprises comme Orange, Microsoft, Sodebo  ont pourtant participé à ce projet. Leurs initiatives dans les relations sociales sont réelles. Mais quand on échange sur l’organisation de l’action collective, la place omniprésente des vieux appareils nous empêche de voir les signaux faibles de novation dans les relations sociales ; le rejet émotionnel des appareils désuets nous conduit à jeter le bébé avec l’eau du bain.

Et les primaires n’arrangent rien. Qu’elles aient été américaines ou maintenant en France, leur niveau de pensée leur confèrent la juste dénomination qu’elles se donnent : basiquement primaire. Les solutions clientélistes semblent construites pour conforter les cibles dans leur impensée. La première vague à droite nous gâte sur ce terrain. La suivante à gauche s’annonce prometteuse.

Il serait un peu facile de tout mettre sur le dos de journalistes se saisissant de « petites phrases » voir de gros volumes (cf. : Un président ne devrait pas dire cela »).

Il faut tout de même avoir le lâcher prise d’un Gattaz pour déclarer à Pékin: « j’ai quitté un pays communiste, la France, pour venir dans un pays libéral, la Chine ».  Au même moment certains s’offusquent en France de la création (certes par décret) d’un « méga fichier » consolidant les données des passeports et des cartes d’identités tandis que la Chine annonce la création pour 2020 d’un système d’évaluation de ses habitants baptisé « crédit social » (sic). Il consolidera les données personnelles et professionnelles des citoyens, et les évaluera en fonction de leurs comportements. Un dispositif qui existe déjà dans certaines provinces comme celle de Jiangsu, à 700 kilomètres au sud de Pékin, depuis 2010. En clair 1000 points de départ et des bonus malus en fonction de son comportement dans son immeuble d’habitation, sur la route, au travail et dans ses engagements sociaux et politiques. C’est pas libéral ça ?

William Isaac Thomas, sociologue à l’origine de l’École de Chicago, posait en 1928 le principe fondateur suivant : « si les hommes définissent des situations comme réelles, alors elles sont réelles dans leurs conséquences ». C’est le théorème de Thomas bien connu des sociologues. La perception d’une réalité n’est pas nécessairement le réel mais elle a de réelles conséquences pour ceux qui partagent cette perception. Ils agissent en fonction de ces représentations.

La première conséquence qu’on devrait en tirer devrait conduire chacun de nous à la rigueur et l’esprit critique. Plus les situations sont incertaines à décrypter, complexes à résoudre, plus l’émergence de nouveaux paradigmes taraude nos certitudes, plus la sagesse serait de s’asseoir, débattre pour interpréter ensemble.

Mais voilà l  Il y a les appareils, sources de tous nos maux dans le discours dominant. Pourtant, là encore, au début du siècle dernier un certain Moïsei Ostrogorski[2] avait fait le tour de la question dans la première étude scientifique du rôle des partis dans la démocratie. L’auteur y montre la fonction essentielle qu’ils remplissent en permettant aux électeurs, ou adhérents « d’identifier les candidats et les enjeux qui s’attachent à leurs choix », mais aussi le tort causé à la longue à la démocratie par les appareils partisans en téléguidant les citoyens vers des programmes établis à leur insu. De même montrait-il le processus de construction artificielle d’élites à travers ces organisations. Nous étions en 1903. C’est Max Weber qui le fit connaître. De retour en Russie il acheva sa vie en 1919 comme professeur à l’Institut de Psycho-neurologie  de Saint Petersburg. Formidable modernité à un siècle de distance ! Il aboutissait à des solutions d’actualité sur « des partis temporaires » axées sur la réussite d’un projet précis. Les réseaux et les technologies numériques permettent aujourd’hui de remplir les conditions de succès de ses propositions.

Car les appareils craquent, et fort. Ce ne sont plus des signaux faibles ! Deux exemples en cours méritent un parallèle. D’un coté la colère des policiers et de l’autre la grève à itélé.

Il s’agit de deux mondes syndicaux particuliers. Le syndicalisme policier est associé à la gestion des promotions et des mobilités des policiers. Ceci conduit à un taux de syndicalisation élevé, autour de 80 %, à des liens ambigus avec le ministère de l’intérieur au gré des gouvernements, à une compétition sans concession des courants et des tendances syndicales.  Le tout dans des chasses gardées syndicales assez symétriques aux niveaux hiérarchiques, ce qui vient rendre plus difficile la transversalité nécessaire à l’institution.

De leur coté les journalistes appartiennent à un syndicalisme de métier (au même titre que les syndicats de pilotes). Depuis la loi de 2008 sur la représentativité syndicale,  la défense des titulaires de cartes de presse est en permanence tiraillée entre une stratégie corporatiste maintenue ou une stratégie de Groupe de presse associant davantage les contributeurs d’un média à la défense d’intérêts plus larges que ceux des journalistes. Influents par la nature de leur activité, bénéficiaires de quelques avantages bien défendus ils disposent par ailleurs de la clause de conscience qui leur permet d’assimiler leur démission aux conditions d’un licenciement dans certaines conditions.

Policiers et journalistes : deux mondes d’appareils structurés, établis, possédant une histoire et des moyens.

Les tensions en cours, colère des policiers et conflit itélé révèlent pourtant les remises en question de ces appareils sur trois points :

1) les deux conflits renvoient dos à dos les tenants des discours qui prétendent se débarrasser des corps intermédiaires (camp des faucons !) et ceux qui restent persuadés qu’une démocratie ne peut s’en passer (« baie des trépassés » !).

Les syndicats de  policiers sont débordés, comme l’IGPN l’est aussi, par une fatigue, une usure des policiers. Voir dans ce mouvement la main exclusive de manipulateurs de telle ou telle tendance relève de la théorie du complot. Il n’y a pas de mouvement dans ce milieu sans motif. Les syndicats, ici habitués à une forme de cogestion rament toutes tendances confondues pour reprendre la main. Elles font l’interface mais rien n’y fait le besoin d’affirmer sa singularité par les policiers dépasse la capacité de contrôle des organisations trop concurrentes entre elles.

Dans le même temps ceux qui sont pour la fermeté contre les appareils ne sont pas choqués qu’un patron de presse refuse la négociation dans une  chaine de télévision qui perd des millions (24 prévus avant la grève) après plus de 20 jours d’arrêt de travail.  Tout cela mériterait une réflexion moins courte que le rejet de Morandini ou du pouvoir nécessairement abusif de propriétaire d’un coté et de l’autre.

2) Les deux révèlent la puissance des fantasmes à l’œuvre et des tabous qui s’installent partout pour rester politiquement correct.

Les uns fantasmeront sur le pouvoir de l’argent et des réseaux conférés à Vincent Bolloré ; d’autres sur la collusion moyennant prébendes accordées aux syndicalistes patentés Place Beauvau, le tout au mépris de la base. D’autres sur le pouvoir des journalistes qui peuvent couler par entêtement une chaine.

Mais au delà de ces fantasmes il a cette curieuse situation dans laquelle il faudrait dans ses prises de paroles, pour faire audience, être à la fois provocant et dans le respect impossible de la diversité. Derrière « l’affaire Morandini » c’est bien cette question qui taraudent les journalistes : comment faire le métier dans une contrainte de  « buz » mais sans faux pas conduisant à devoir faire amende honorable en cas de dérapage. La prise de parole argumentée devient impossible dans  l’emballement des petites phrases.

3) Les deux sont symptômes de l’incapacité à négocier d’acteurs trop atomisés pour  s’écouter. Négocier reste imposer son point de vue.

Les policiers vous diront qu’ils savent bien que les effectifs formés seront là courant 2017 ; qu’ils sont conscients des efforts d’investissement faits à leur égard. Mais il faut exprimer sa souffrance et sa singularité. L’appartenance à une identité est évident, quoique mal canalisé.

Les journalistes de Itélé disent « on est piégé ». Pour eux la clause de conscience qui est offerte n’a de sens que si elle est choisie par le journaliste. Être placé devant une forme d’obligation à le faire du fait d’un rapport de force de pouvoir de gestion contre une liberté de dire ou écrire est anthropologiquement insupportable pour un journaliste. C’est le renvoyer au statut de salarié au mépris de sa liberté rédactionnelle. Celle qui fonde justement une identité métier encore bien vivante.

Ces deux conflits disent donc l’urgence qu’il y a à refonder une représentation adaptée à notre époque. Moïcei Ostrogorski l’annonçait en 1903 : une offre de services pour un projet défini dans le temps et l’espace. La technologie le permet. Les policiers nous le montrent puisque c’est par les réseaux que s’animent les rassemblements. Il reste juste « aux appareils » à mettre en œuvre ces technologies pour des projets, pour de l’action positive et fédératrice. Là est pour une large part l’innovation managériale dans les relations sociales.


[1] https://www.collegedesbernardins.fr/recherche/linnovation-manageriale

[2] Auteur de la démocratie et les partis politiques, 1903 – édition française de 1993 chez Fayard.

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