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Relations sociales

Ordonnances travail : du script aux making of

17/11/2017

 

 

Chacun au moins une fois, sauf à être vraiment triste « s’est fait un jour un film ». On se fait plaisir et ceci ne fait jamais un succès d’audience ! le vivre est l’occasion de prendre conscience qu’entre l’idée d’un scénario et le comptage des entrées il y a surtout du travail et de la méthode.

Tout a été dit sur le contenu des ordonnances, chacun dispose de ses fiches et les éditions Dalloz se préparent un nouveau succès de librairie alors même que de nombreux décrets sont en attente. Ces décrets sont sensibles car ils peuvent confirmer un succès tactique du gouvernement ou au contraire faire patiner les étapes suivantes de la transformation socio-économique en cours.

Nous voudrions ici tirer quelques leçons de ce parcours de transformations objectivement réussi. Il contient un potentiel de dynamique des relations des acteurs sociaux au travail. Fragile potentiel cependant. Il appartient à chacun de ne pas le gâcher.

Alors pour faire l’inventaire des signaux forts et faibles qu’il contient, reprenons la métaphore du film en commençant par le script.

Le script

Tout était annoncé par le candidat qui bénéficiait de ce fait de la légitimité de l’élection. Il a été concédé sur le temps (et pas seulement on le verra). Le canevas au sens plein du terme donnait le sens sur lequel il ne serait pas transigé.  La réforme aura été ainsi menée essentiellement dans le respect des principes de méthode de conduite du changement : on dit ce qui doit changer (le quoi, le sens), on entre dans l’action avec les acteurs pour définir le comment, on arbitre les différends dans un délai contraint. Dans un pays trop habitué à palabrer sur la justification du pourquoi et des contenus dans le champ politique c’est une expérience à saluer.

  • Annonce par avance de l’objectif (être élu sur la base de l’objectif).
  • Ecoute active, concessions sur le timing, prise en compte des tensions. Très tôt Murielle Pénicaud annonce avoir corrigé sa vision de la place de la branche dans le dispositif. C’était habile pour se concilier FO.
  • Recherche d’un équilibre des parties et cela sans concéder sur l’objectif annoncé, donc en ignorant une CGT qui refusait de s’inscrire dans le sens de l’objectif.
  • Pour porter du sens la méthode ménage un espace de créativité. Le diable se logeant dans les détails, les décrets attendus conservent un potentiel explosif. Il y a bien du courage nécessaire dans toute démarche de changement planifié mais concerté.

Cet effort de méthode est trop rare dans la gestion politique des transformations pour ne pas être salué. Rétrospectivement le conflit fonctionnel engagé par la méthode de changement loi travail dite El Khomri apparait d’une autre époque. Sacré coup de vieux des approches qui passent du symptôme à la solution en faisant l’impasse méthodologique sur la cause cachée que la méthode doit avoir pour objet de permettre de dépasser. On y vient par le scénario.

Le scénario

Pour qu’un feuilleton ait quelques chances de faire plusieurs saisons les acteurs doivent être campés avec finesse. Des personnes avec leurs ambivalences et leurs paradoxes. Pas des caricatures institutionnelles. Dans un bon scénario un espace d’interprétation est laissé aux acteurs. Ceci permet d’heureux imprévus au tournage. L’intelligence tactique est dans le scénario. Cette place réservée à l’imprévisible des interactions d’acteurs fait partie de la méthode. C’est tout le sens de l’exécution qui caractérise le grand réalisateur. Ce sens de l’exécution qui manque si souvent au politique tant il est difficile de contrôler le bad buzz dans l’environnement complexe des transformations institutionnelles. Le sens de l’exécution accepte le risque de l’imprévu et de l’adaptation, il accepte de ne pas tout contrôler. Ce sont des qualités premières du dirigeant.

Et là encore on doit saluer l’intelligence tactique, l’art de l’exécution de cette opération. Elle a créé la dynamique des acteurs.

  • FO est remis dans le jeu réformiste par la concession sur la place de la branche maintenue ou renforcée. Au passage l’épouvantail que représente pour un certain patronat la revendication cédétiste à la démocratie d’entreprise s’en trouve bridée.
  • Par ricochet la CPME est contrainte à des concessions dans sa concurrence plus politique que professionnelle avec l’U2P.
  • La CGT est un peu plus marginalisée et la CFE-CGC atone.
  • Conçue pour les PME-TPE la réforme tient à distance le Medef.

Cette intelligence tactique témoigne d’une prise en compte de la sociologie des acteurs. Un sondage Harris Interactive à la sortie des bureaux de vote du premier tour de la présidentielle en donne la mesure. Il portait sur le choix du candidat et la proximité syndicale. Ses résultats sont indicateurs d’une complexité plus grande des appartenances syndicales que les postures simplificatrices de leurs leaders le laisserait penser. 28 % des personnes interrogées proches d’un syndicat salarié votaient Macron au premier tour, Soit 4 points de plus que le score du candidat.  21% proches d’un syndicat patronal, contre 23% proches d’aucun syndicat. Mais ceci cache une grande disparité entre organisations : 12% à la CGT, 15% FO, 29% CFE-CGC et 48% CFDT. On comprend la frustration et l’incompréhension des militants cédétistes. On admire la retenue de Laurent Berger.

Pour mieux prendre la mesure de ce qui se jouait, les votes Mélenchon et le Pen donnent ceci : Mélenchon 53% à Solidaires, 51% CGT, 43% FSU, 32% FO, 16% CFE-CGC et 14% CFDT. Le Pen obtient 13% toutes organisations confondues ; soit entre 8% pour les proches des syndicats patronaux et 15% à la CGT… mais 24 % à FO. On aura compris que JC Mailly n’avait pas la partie facile dans cette opération et qu’il avait besoin d’un appui pour une sortie par le haut. FO est un mélange aussi compliqué que le pays, tiraillé entre 48% de toutes les gauches et 28 % de le Pen et Dupont Aignan. Il fallait compter avec un syndicat devenu une arche de Noé d’intérêts catégoriels. Ce qui n’est pas tout à fait le cas, quoique on en pense de l’UNSA dont les adhérents ont voté à 42% Macron, 30% toutes gauches confondues et 13% le Pen.

La réalisation

Les acteurs sont lucides. Personne ne s’y trompe donc. Les postures d’acteur, pour une fois depuis longtemps, expriment un sentiment de vérité au sortir de la réunion de présentation des textes des ordonnances le 31 Aout dernier.

  • L’U2P et la CPME disposent des outils propres au dialogue social dans les TPE-PME. Ils ont la satisfaction claire mais modeste. L’affirmation de leurs différences avec le MEDEF a de bonnes raisons de s’amplifier.
  • La CFDT peut afficher sa déception et pour une fois ne pas subir la pression injuste du syndicat qui dirait oui trop souvent dans un pays au quant à soi un peu trouble.
  • FO retarde les risques d’éclatement de son organisation mais pourrait subir quelques départs de fédérations. On reconnaitra le mérite de JC Mailly à en prendre le risque à la veille de sa fin de fonction.
  • La CGT prend acte de son repli terrible dans le salariat du privé en appelant les cheminots et les fonctionnaires à manifester pour ce qui les concerne peu.

Et ce sentiment général de vérité révèle ainsi la faiblesse du jeu d’acteur de la CGT. Entièrement fondé sur la posture institutionnelle le jeu de Philippe Martinez prolonge le congrès CGT de 2016 et apparaît décalé par rapport à la dynamique en cours.

Pour expliquer cette situation il faudrait se saisir de la disparition coup sur coup courant octobre de Louis Viannet à la tête de la CGT de 1992 à 1999 et de Edmond Maire à la tête de la CFDT de 1971 à 1988. « J’ai été élu avec l’étiquette du stalinien de service pour remettre de l’ordre dans la maison » disait de lui Louis Viannet cité par L’Humanité du 22 octobre 2017 en lui rendant hommage. Il aura fait cependant beaucoup pour la transformation de la CGT en la détachant du parti communiste mais sans changer les fondamentaux idéologiques internes du syndicat. Son combat contre le plan Juppé de 1995 semble avoir été remis en œuvre à 22 ans de distance par la CGT. De son côté le tournant réformiste impulsé en 1974 par Edmond Maire s’est concrétisé en 2017 par la première place de la CFDT dans le privé. Pour les plus jeunes tout cela doit paraître de la préhistoire ! cela nous indique à quel point les corps intermédiaire (partis autant que syndicats) ont du mal à s’adapter au temps court et tout autant que la vocation première de ces corps est un travail de pédagogie en interne et vers les salariés sur une raison d’être de l’institution qui dépasse les tactiques de court terme de ces mêmes institutions.

Observer que la CGT aux dernières élections des TPE, avec 25% des voix, reste le premier syndicat d’un monde de 4,5millions de salariés dont seulement 7% a voté, montre le chemin qui reste à parcourir en pédagogie pour que le dialogue social arrive à maturité dans la petite entreprise.

Il faut voir dans cette situation une forme de réalisme du gouvernement autant que de la CPME à ne pas suivre la demande de démocratie d’entreprise de la CFDT.

La post production et la bande annonce

On a la bande annonce du film avant que ne soit bouclée la post production. La bande annonce est un document assez bien fait [1] de 36 mesures concrètes. L’ensemble donne le sentiment d’un potentiel de série à succès. « Il faudra aller voir » se dit-on. L’échec des manifestations successives permet d’achever la post production dans une sérénité apparente. Les décrets remis progressivement aux partenaires permettront de faire des coupes et ajouts en gérant les tensions. Ce sera important car si le potentiel est là il est fragile. En témoigne la concession faite par JC Mailly à sa base contestataire en décidant de participer avec la CGT, solidaires et l’Unef à la prochaine manifestation du 16 novembre. Et la CGT pétrole promet des perturbations à compter du 23 novembre.

A ce stade on ne sait pas trop vers quoi la réforme nous mène. Historiquement la négociation collective en France, riche en accord reste pourtant une négociation d’accompagnement de la loi. On s’attendait à une évolution claire dans un choix aussi clair de principe de négociation d’entreprise. On a replacé tout aussi clairement la branche dans le dispositif. Le risque est grand de retarder de ce fait l’envie des chefs d’entreprises de se saisir de l’opportunité du dialogue à leur niveau et ainsi de maintenir de fait une hiérarchie des normes verticale dans un cadre légal néanmoins assoupli.

Tout dépendra du secteur d’activité. Les routiers ont immédiatement obtenus que les choses ne puissent changer que lentement.

Or nous avons besoin dans les PME et TPE de l’émergence d’une négociation sociale articulée sur les besoins et attentes des personnes sur le terrain et qui prendrait en compte les tiers (partenaires, clients, fournisseurs et environnement). Cette exigence d’inclusion des salariés sur le terrain et une condition pour dépasser l’incompréhension et la distance des plus jeunes vis-à-vis du syndicalisme.  

Les making of

Les making of est un documentaire qui retrace le processus de création d’un long métrage. Son but est de raconter le film, en montrer les coulisses, le disséquer, l’analyser et donner envie de le voir ou revoir.

En lançant l’ouverture des négociations sur l’apprentissage, la formation et le chômage le gouvernement ouvre autant une étape suivante de la transformation qu’il fait le making of d’un processus qui durera tout le quinquennat.

Chaque sujet sera une saison de la série. Chaque saison devrait être l’occasion de trouver un nouvel équilibre entre les partenaires. C’est un making of en ce sens qu’il donnera à voir comment se construisent dans l’action les équilibres de dialogue social.

On voit déjà que le sujet de l’intéressement et de la participation la CPME n’est pas demandeuse. Elle devra réfléchir avant de crier fort car elle a été bien servie par le premier tour de négociation.  

A ce stade on peut dégager quelques orientations souhaitables pour gagner en compétitivité par le dialogue social.

1) Les chefs d’entreprises petites et moyennes seraient avisés de retenir la leçon que vient de donner le gouvernement par son effort de méthode. Au-delà d’une annonce claire de l’objectif (et non de la solution), en reprendre les principes conduirait ainsi à se faire aider par un tiers dans la manière de conduire la recherche de solution.  Le dialogue social et la négociation n’ont jamais consisté à convaincre l’autre de son point de vue. Encore moins de lui imposer une solution y compris par un référendum dans des conditions de sujétion plus ou moins obscure.

2) A chaque étape de novation savoir entendre les perdants et rééquilibrer les transactions en conséquence dans l’étape suivante. Le séquencement choisi des étapes (apprentissage, formation, chômage) est à cet égard judicieux.

3) La réforme apparaît bien comme un accélérateur d’évolution réformiste du syndicalisme français. Mais dans quelle direction ? Dans l’entreprise comme le souhaite la CFDT ou dans la branche comme le souhaite FO qui ne sait pas maîtriser ses troupes au-delà ? Tout dépendra de la volonté des salariés des PME-TPE à prendre conseil auprès des syndicats et de ceux-ci à répondre par une action formatrice de salariés non mandatés. Faute de quoi on aboutira à de petites négociations égocentriques dans le monde atomisé de la PME-TPE. Cela ne rendra pas plus robuste ces entreprises qui représentent 48% des salariés du privé.

Et maintenant passer à l’action. Le syndicalisme d’appareil se battra longtemps encore pour sa survie mais le syndicalisme de transformation a déjà gagné la partie. A cet égard les syndicats réformistes salariés ont montrés beaucoup plus de capacité à changer leurs représentations que les syndicats patronaux. Ces derniers venaient à la négociation pour qu’on leur donne raison. Ils ont obtenu gain de cause : un droit du travail mieux adapté à la petite et moyenne entreprise émerge. Ils seraient avisés pour servir le développement de leurs activités de se montrer plus perméables à la remise en cause de leurs représentations de l’autorité et de l’autonomie.

A ce stade une chose est certaine la consolidation des branches professionnelles déclenchée il y a un an marquera le pas. Cette réforme là est la grande perdante de ce qui s’est joué.


[1] http://www.gouvernement.fr/sites/default/files/contenu/piece-jointe/2017...

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