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Relations sociales

Ubérisation et élections professionnelles

27/02/2017

 
 

 

Ubérisation de l’économie et carbonisation des élections professionnelles

Dans un article du journal Le Monde du 20 janvier 2017 Jean Vercherand, économiste et historien, titre à juste raison « Uber, entreprise du XIXème siècle ». On s’apprête à lire avec intérêt mais déjà, au sous titre la méfiance vous gagne : « la plate forme américaine ne fait que bénéficier des mécanismes économiques qui régissaient le marché du travail il y a 150 ans ».

La part du vrai

La récente modification à la baisse de la réversion aux chauffeurs d’Uber sur le montant des courses conduit  à leur imposer un allongement de leur temps de travail pour atteindre un revenu toujours plus faible, aujourd’hui, autour du SMIC.

L’article reprend avec pédagogie l’analyse économique dite de l’inélasticité de la demande de travail. Théorisée à partir des observations dans le contexte des marchés locaux du travail complètement déréglementés (on dirait flexibles aujourd’hui), l’inélasticité de la demande de travail exprime l’absence d’effet d’une baisse de prix horaire sur la demande de travail. Le travailleur s’adapte pour travailler plus et gagner moins. Il en va ainsi du chauffeur Uber comme de l’ouvrière textile de 1890 à Roubaix. Le constat de l’auteur est incontournable.

Trois conclusions plus discutables

  • La première est de faire le lien, comme le fait l’auteur avec « l’actuelle surenchère politique de remise en cause du droit du travail, en particulier de la durée légale ». Voilà une conclusion qui conforte d’abord le chercheur dans ses croyances et se pose en présentoir de  prêt à penser pour les autres.

L’inélasticité de la demande de téléphone mobile est tout autant une réalité. Cela ne conduit pas le législateur à une réglementation tarifaire monolithique. La demande de produits alimentaires de première nécessité est également inélastique. Les pays développés parviennent heureusement à s’exonérer d’un prix imposé. A contrario les tentatives de l’OPEP pour faire remonter le prix du pétrole en raréfiant l’offre ne se sont pas révélées très efficaces.

La réponse est peut être ailleurs que dans la seule réglementation.

  • La seconde conclusion discutable est dans la chute de l’article : « dès lors doit on s’étonner du rejet des élites » ? Ah ! Le bon chercheur qui ne manque pas de taper sur sa caste pour se faire accepter du peuple. Ce n’est peut être pas en servant du prêt à penser, même enrobé de faits historiques incontestables, qu’on fera les transmissions utiles au rapprochement des élites de la réalité du monde.
  • La troisième  évoque justement cette manière partielle d’appréhender la réalité  qui rend si souvent les « élites universitaires » si lointaines du quotidien « des autres ».  Pour appréhender la complexité qui nous entoure les sciences ont besoin de transversalité. Il n’est pas facile de décloisonner la recherche universitaire. Ce sera long. Mais au moins la manière la plus active d’y contribuer serait d’exprimer un doute permanent sur la capacité de sa propre science à exprimer la réalité. Chercher à associer d’autres sciences humaines à l’analyse.  Et sur le phénomène Uber, il y a pléthore !

La part de discussion

Trois réflexions pour l’action :

1-La tendance à mettre dans le même panier AirBnB, Uber, Amazon, génériquement les GAFA est hâtive et partielle. Amazon et Uber sont des prédateurs planificateurs. Ils adressent un modèle économique qui a besoin de ressources en personnel. Pour l’obtenir à moindre coût ils développent un salariat low cost (Amazon) ou des emplois prétendument indépendants (Uber). Ce sont des prédateurs planificateurs de la nouvelle économie. Sur un modèle de plate-forme et à partir d’algorithmes ils modifient profondément l’offre de services des marchés qu’ils attaquent. C’est un modèle économique qui appelle des contre pouvoirs. La réponse par le droit du travail exclusivement est d’autant plus partielle qu’elle fait l’impasse à la fois sur les rentes que bousculent opportunément ces entreprises et leur succès indiscutable auprès des clients.

Les GAFA dont peuvent faire partie par ailleurs ces entreprises sont également sur des croissances fortes. Elles posent des questions d’harmonisation de la fiscalité mondiale d’un autre ordre. Au plan du travail, elles ont besoin et trouvent de la ressource sur des modèles variés et souvent de fidélisation des acteurs qu’il s’agisse de partenaires, de prestataires ou de salariés.

Ne pas confondre ces entreprises avec les entreprises libérées ou agiles. Elles n’ont de communs que l’apparence d’un management réduit. L’entreprise libérée apparaît surtout dans un environnement complexe, incertain ou peu prévisible ET un contexte de croissance de marché faible. Pour réussir elles doivent donc se réinventer. Elles comptent pour cela sur la libération des énergies créatives par l’engagement des personnes. Elles dépendent de personnes pour réussir alors qu’Uber fait tout pour échapper à ses chauffeurs par des algorithmes. Attachons nous à éviter les amalgames pour éclairer plus concrètement les arbitrages nécessaires sur la refonte en cours dans le monde de la relation de travail et de son économie. Ces distinctions permettraient de traiter différemment les enjeux distincts de la nouvelle économie et de la transition de l’ancienne vers une nouvelle qui ne sera pas faite d’uniformité sous quelque forme que ce soit.

2-Cette diversité est irréversible. Elle produit des dérives. Des réponses adaptées sont à trouver. Rendre la loi Travail responsable des dérives ou du risque de leur amplification, s’y opposer par principe de précaution n’est pas la solution. Cela contribue surtout au développement d’un auto-entreprenariat dégradé qui reste le seul espace non réglementé à disposition des créateurs de l’économie foisonnante des start up.

L’exemple récent des accords de travail du dimanche dans les grands magasins parisiens est intéressant à deux titres. Laborieusement et malgré des oppositions radicales de la CGT les accords se sont signés sous la pression des salariés intéressés. Les conditions, au moins au départ, sont équilibrées (sur-rémunérations et volontariat). Les craintes sont légitimes et de deux ordres :

Les volontaires d’aujourd’hui ne deviendront ils pas des contraints de demain sous la forme d’une sorte de sélection à l’embauche de ceux qui accepteront aussi le travail du dimanche ?
Plus communément partagée par tous les partenaires la pleine conscience que ce qui est négociable au niveau d’un grand magasin dans un rapport de force équilibré ne puisse se faire au niveau des TPE dans la zone de chalandise des grands magasins. Des salariés non représentés et mal défendus par les lois de 2010 et 2014 se verraient alors imposés des conditions brutales.

Ces deux risques existent et appellent le développement de la négociation territoriale, de zone d’activité, de centres commerciaux. C’est davantage en travaillant sur le management que sur la loi qu’on se donnera les moyens d’anticiper ces risques. Individuellement les patrons de TPE ne savent pas, ne veulent pas et au fond n’ont pas de réel pouvoir d’agir. C’est à la représentation patronale de prendre le relais par la formation au moins autant que par l’encadrement de la négociation territoriale. 

3- La troisième réflexion porte sur le constat que à l’idéologie des élites, que cet article veut malmener un peu, répond l’enlisement institutionnel de la représentation salarié. La CGT a carbonisé les élections professionnelles des TPE pour défendre son statut de premier syndicat de France. Lors de premières élections TPE il avait été regretté un taux de participation de 10%. C’était la première fois, on ferait mieux ensuite. En contraignant au report de la date d’élection à la dernière minute la CGT contribue à un taux de participation de 7,35% sur 4,5 millions de salariés. Plus de 92% d’abstention ! quelle est la légitimité des élus dans de telles conditions ? C’est terrible ! Les uns appellent une réglementation nationale renforcée ou prétendent lutter contre son démantèlement. Dans un monde ouvert et de diversité comment la loi peut elle seule répondre à la relation de travail de terrain ? De l’autre si sur le terrain on observe un désengagement complet (92% !), comment légitimer une négociation locale ? On en est là et on ne peut espérer qu’en cette période électorale la chose puisse être débattue sereinement.

Et pourtant un message d’espoir à ceux qui seront parvenus au bout de ce texte. Le syndicalisme réformiste (UNSA, CFDT, CFTC, CFE CGC) obtient 66,67 % des voix au collège cadres de ces élections TPE. Au collège non cadres le syndicalisme de contestation de la loi El Khomri (FO, Solidaires et CGT) obtient 43,88 % devançant clairement les réformistes au milieu d’une mosaïque d’organisations secondaires. La prochaine consolidation nationale dans quelques mois dira si la CGT conserve sa première place. Il s’en fallait de 47 000 voix pour que la CFDT devienne le premier syndicat en France en 2012. Le symbole du basculement serait fort un an après une année sociale mouvementée.

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