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Developpement professionnel

Apprendre la résilience, une démarche de plus pour transformer nos organisations ?

12/11/2020

Qui n’a pas entendu ces appels à la résilience qui se multiplient en temps de crise, et notamment ces derniers mois, alors que la pandémie égratigne ou laisse exsangues de nombreuses personnes contaminées, des entreprises dont les secteurs d’activité sont le plus impactés, des organisations qui ne parviennent plus à répondre à toutes les demandes des plus vulnérables…

Ces appels à la résilience franchissent aussi le seuil de l’entreprise… Que l’on s’adresse aux personnes licenciées économiques qui doivent se mobiliser pour un nouvel emploi, à ceux qui ont souffert de situations douloureuses dans leurs relations professionnelles, aux commerciaux qui doivent inventer de nouvelles solutions quand les clients et les prospects semblent indifférents à leurs proposition, on incite chacun à « prendre sur soi » pour entrer en résilience….et reprendre le combat, ou inventer de nouveaux possibles. Mais la résilience est-elle un devoir ?

Que signifie la résilience ?

Le mot « résilience » restait cantonné jusqu’à présent aux usages de cabinets de conseil spécialisés en gestion de crise, et on l’entendait aussi chez certains médecins, les psychiatres ou les neurologues, bref tout ceux qui accompagnent la guérison après des traumatismes physiques ou psychiques.

Résilience est un mot récent dans notre vocabulaire usuel, même si ceux qui ont étudié la mécanique le connaissent plutôt bien pour l’utiliser dans leurs calculs de coefficients de résistance des matériaux aux chocs.

Dans l’usage courant, quand on parle de résilience, c’est parce qu’au départ, il y a une crise, ou une catastrophe, un événement traumatique… A partir du moment où l’on se débat pour se remettre en mouvement, en vie, on entre en résilience…  Mon propos n’est pas ici de vous présenter les chemins de résilience personnelle, je vous invite plutôt à vous référer aux ouvrages de Boris Cyrulnik par exemple pour ceux qui s’intéressent à cet aspect du sujet. Ce que je veux poser ici comme questions, c’est plutôt : de quoi devons-nous être résilients, et pour quoi (= finalité), et avant tout : que se passe-t-il en l’absence de résilience ? Cela pour expliquer le pourquoi des appels à la résilience, même si on peut parfois se demander si ceux qui les formulent imaginent les enjeux d’une résilience réelle….

L’absence de résilience se reconnaît la plupart du temps par le repli, l’hébètement, le ressentiment, et parfois même la destruction de soi ou des autres, voire une forme de nihilisme. Celui ou celle qui n’est pas résilient cède finalement au chaos, à l’inaptitude face à la difficulté, à la mésestime de soi. Les risques individuels ou sociaux sont multiples :  violence, destruction, remises en cause de principes démocratiques, … La résilience serait ainsi utile pour tenter de préserver l’état de droit, et en entreprise pour garantir un climat social propice à la performance et à la cohésion d’équipe.

Parallèlement, le mot résilience est souvent confondu avec le mot résistance…. Mais si on regarde d’un peu plus près l’étymologie, on constate que résilience est un dérivé du verbe latin salire (qui signifie sauter), alors que le mot résistance nous vient du verbe stare (se tenir debout). Ainsi, la résilience ne consiste pas à « résister » à un choc en trouvant une stabilité, mais plutôt à être capable de rebondir, de se mettre en mouvement, de repartir de l’avant après ce choc et malgré les conséquences du choc.

Quand la tragédie est inéluctable, comment l’accepter ?

Dans l’Antiquité, il semble que l’on ne parlait pas vraiment de résilience… En revanche, on évoquait la catharsis. La Grèce antique savait reconnaître à la vie son caractère tragique, l’affirmer, le revendiquer presque !…. Les Grecs mettaient en scène ces tragédies dans leurs pièces de théâtre. Les spectateurs étaient ainsi associés à la dimension tragique de la vie des personnages joués sur scène, touchés par la catastrophe, le malheur, l’injustice…. Et par les vertus cathartiques du spectacle, ils étaient ainsi purifiés ou délivrés de sentiments pénibles. C’est ce que nous explique Aristote dans la Poétique : l’imitation (ou mimesis) de tous les maux, du chaos, de la catastrophe, présentés sur scène, nous permettent ainsi de nous en purifier, pour ne plus les subir, les porter comme des charges lourdes, mais poursuivre notre vie et notre quête de la vie bonne.

Il s’agit donc finalement, avec la question de la catharsis, d’apprendre à envisager la tragédie comme une réalité inéluctable, que l’on peut représenter par l’intermédiaire de la fiction, assumant ainsi que nous y sommes tous confrontés, de manière plus ou moins vive,…. Il s’agit là de trouver une juste place à ces événements tragiques. Chez les Grecs cette place est au théâtre..., par le biais de l’imitation, des chœurs, de la mise en scène, de la musique… : ainsi, on n’est plus tourmenté et on laisse nos tracas au théâtre. Nos tourments ne sont pas reniés, ils sont les témoins de nos difficultés et du caractère tragique de la vie, mais ils ne pèsent pas, surtout si on les regarde à travers la médiatisation des artistes… Comment faire à notre époque pour entrevoir quelque part une démarche cathartique ? Les images de catastrophe diffusées à la télévision ou sur internet, n’ont sans doute pas pour but de nous libérer mais bien au contraire de nous inciter à rester connectés, ou de zapper sur d’autres images…. il faut trouver une autre forme de médiation sous peine d’ajouter du tourment et de la peine à une condition déjà bien difficile… Notre relation à l’art est-elle à réinventer si les œuvres d’art ont des vertus cathartiques qui pourraient accompagner la résilience ? En effet, pour entrer en résilience, comme nous le disions plus haut, il s’agit de rebondir malgré les conséquences d’un choc, d’une tragédie, malgré signifie donc « avec »… L’accepter est un premier pas. De plus en plus d’entreprises commencent à accorder de la place aux artistes….(cf. par exemple le projet L’industrie Magnifique à Strasbourg, qui désigne depuis 2016 un « mouvement pluridisciplinaire, associant artistes, entreprises et institutions pour le développement et la promotion de la création, de l’art et de l’industrie dans les régions »  et suscite l’adhésion d’un public de plus en plus large. Y aurait-il une piste ?

L’exemple de Beyrouth : l’acceptation est-elle toujours légitime ?

Beyrouth a été encore une fois meurtrie, on a tous en tête les images de la ville dévastée par l’explosion survenue dans le quartier du port. Peuplés par des hommes de bonne volonté attachés à reconstruire encore et encore une ville qu’ils aiment, le Liban et Beyrouth souhaitent revoir fleurir des richesses souvent masquées par un contexte qui rappelle régulièrement la vulnérabilité de la vie et son caractère tragique.

Les appels à la résilience sont là-bas considérés par certains intellectuels comme dérisoires… Citons par exemple cette article de la Libanaise Fifi Abou Dib intitulé Ne nous dites plus jamais « courage » ! « Sous le rouleau compresseur qui ne nous laisse aucun répit depuis que nous sommes venus au monde dans ce pays de toutes les promesses, de toutes les détresses, nous avons appris à relever la tête, à nous remettre debout, reconstruire ce qui a été détruit, panser ce qui a été blessé, enterrer ce qui est mort et reprendre la vie là où elle s’est arrêtée. » et plus loin : « comment ne pas […] songer que c’est le coup de trop pour des êtres épuisés d’enterrer, de panser, de reconstruire » et en fin de texte « Dites-leur que nous n’avons plus de courage. Dites-leur que nous ne serons plus jamais résilients. Que nous sommes habités d’une colère homérique. »

Ce texte rappelle à quel point on tente parfois de faire passer la résilience comme un cheminement purement personnel, individuel, où chacun est sommé de faire face à l’adversité et de prendre un nouveau départ…  Mais si l’adversité face à la tragédie de la vie nécessite de l’acceptation, pour autant, être résilient ne pourrait-il pas aussi signifier que seule la dimension tragique est acceptable mais pas nécessairement toutes les dimensions de la tragédie, en d’autres termes, doit-on tout accepter ?  La systémique nous a enseigné que la tragédie n’a, la plupart du temps, rien d’irréversible et d’arbitraire, mais que les causes et les responsabilités sont multiples dans les crises et catastrophes qui surviennent...(si l’on pense par exemple aux gros incendies au Brésil, en Australie), il peut y avoir des choix humains qui ont des répercussions multiples et qui vont faire naître des accidents…

Quand la résilience nous invite à … bifurquer

Si la résilience nous conduit à admettre le caractère tragique de la vie, on ne peut nier qu’il peut aussi nous encourager à modifier les situations inacceptables. Certains drames semblent inéluctables… mais certainement pas tous !

Le regretté Bernard Stiegler, conscient de l’aspect mortifère de l’anthropocène, c’est-à-dire de la responsabilité humaine très présente à l’origine de toutes nos crises (sanitaire, écologique, économique, sociale, etc) nous invite à BIFURQUER. Bifurquer, c’est un des mots qu’il emploie le plus, dans ses livres, dans ses interventions…. Pour lui, considérer que notre monde complexe doit continuer sa course malgré les crises qu’il provoque crée de l’entropie et donc de la déperdition d’énergie, notamment d’énergie créative dont nous aurions besoin pour réinventer notre monde. Il nous invite à bifurquer, donc à créer de la néguentropie : cela signifie que le vivant, et notamment l’homme, est capable de différer l’entropie et ses conséquences. Stiegler prenait souvent l’exemple des nouvelles technologies présentées comme un « pharmakon », qui en grec ancien désigne à la fois le remède et le poison… Avec un objet technique, on peut autant soigner que détruire, comme avec certains médicaments… « Là où est le danger croît aussi ce qui sauve » nous écrivait d’ailleurs Hölderlin

Il ne s’agit ni d’être optimiste, ni pessimiste mais d’être entre les 2, ce qu’il appelle aussi le point de vue pharmacologique : il s’agit de se dire que la crise, en tant que pharmakon, a peut-être des vertus… A quel moment le pharmakon ou la crise crée-t-elle une opportunité de redonner de l’attention à ce qui se passe ? A quel moment cette attention se transforme-t-elle en soin ? Il nous invite à pAnser notre monde (càd à le soigner parce que la crise est en fait le symptôme de notre incurie, de notre maltraitance). Il nous invite aussi à reprendre le temps de pEnser. Penser pour créer des liens entre les choses, faire le point entre ce que l’on peut comprendre et ce que l’on n’arrive pas à comprendre, à ce qu’on peut expliquer et à ce qui relève de l’imaginaire, de l’émouvant, du mouvant… et donc de la matière pour penser encore plus, et donc pour rebondir dans nos pensées, nous engager. Penser, c’est aussi rebondir, Paul Vergely nous dit d’ailleurs qu’être philosophe dans la vie, c’’est savoir rebondir. Penser, c’est la condition de durabilité de nos prises de conscience….

On ne sait jamais comment on rebondit et c’est le rebond qui va provoquer la bifurcation, l’élan créateur, la capacité de pAnser et de pEnser notre environnement...

En entreprise, je constate encore très souvent que les conflits et les crises sont minimisés ou traités rapidement avec l’espoir que « ça va passer » et que quelques réunions ou entretiens suffisent pour repartir sur de bonnes bases. La remise en question est loin d’être simple et nécessite des compétences en dialogue et en écoute de la contradiction qui supposent parfois quelques apprentissages…

En guise de conclusion

Si vous estimez désormais que la résilience ne peut faire l’objet d’injonctions mais nécessite une capacité de se confronter à la réalité et d’en admettre son caractère souvent tragique (ou tout au moins jonché de difficultés multiples), vous aurez sans doute aussi envie de dire qu’elle s’accompagne de remises en cause nécessaires qui renforceront l’attention qu’on porte sur les autres autant que sur nos liens… Apprendre à panser et penser peut donc sans aucun doute accompagner nos chemins de résilience.

Et, si finalement, être résilient signifiait aussi… être philosophe ?

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