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Compétence

Compétence et artifices

14/07/2020

 
 

Le travail est constitué d’artifices, la compétence est un feu d’artifices 

                      « Lorsque les citoyens sur leur balcon applaudissent les soignants … »

Notre société se caractérise par la place et la valeur essentielles qu'elle accorde au travail. L’activité traduit effectivement les capacités d’un individu et son potentiel en situation professionnelle. Par son talent allié aux moyens mis à disposition par son employeur, Il crée de la valeur, au sens où ses compétences vont influencer la production de richesse au sein de la société. La compétence considérée comme un stock qu’on peut ajuster à la marge devient un instrument de gestion qui complète un ensemble de méthodes sophistiquées qui sont mises en œuvre par les acteurs du système de production. Par le travail, l’être humain mobilise son potentiel, ses forces naturelles, il se met en mouvement pour transformer son environnement selon des modalités qu’il s’est approprié en formation ou par l’expérience du terrain. Mais le travail, terme provenant du mot « Trepalium » (qui était un instrument de torture), reste pour la plupart des gens une contrainte, d’autant plus forte quand il est la volonté d’un autre.

La compétence n’est pas une valeur en soi, mais peut donner de la valeur à soi

La crise sanitaire a suscité des questions quant à la hiérarchie des métiers dans nos sociétés. Plus la valeur économique et sociale recherchée par les organisations est élevée, plus le travail exige des compétences importantes ; et le rapport contribution - rétribution se transforme à mesure que l’exigence augmente. En échange d’une rémunération, la force de travail ne suffit plus, l’employeur attend « un dépassement de fonction » de la part d’une ressource humaine qualifiée, réactive et collaborative dont l’engagement et le sens des responsabilités sont des leviers indispensables. Car les imprévus ne manquent pas, le changement devient permanent, les collectifs de travail sont mis à rude épreuve dans un environnement qui se complexifie ; et les acteurs doivent mobiliser tous leurs atouts, accéder à des ressources de plus en plus personnelles, car le talent ne peut exister sans envie. Aussi beaucoup d’individus veulent bien s’investir dans une activité professionnelle à condition de trouver un sens au travail. La compétence devient alors un vecteur de développement et l’itinéraire professionnel conduit inéluctablement à se poser une question éthique : mes compétences ont-elles un sens ? Comment (re)donner du sens au travail pour qu’il devienne ce qu’il devrait toujours être : un vecteur de développement personnel. Comme le suggère Primo Levi : « aimer son travail constitue la meilleure approximation concrète de la félicité sur la terre. La compétence dans son travail est sans doute le type de liberté le plus accessible, le plus agréable subjectivement, le plus utile à l’humanité ».

Le travail offre un moyen de survie, la compétence une trousse de sur-vie

Au contraire, lorsque les hommes ne trouvent pas de sens dans leur activité, lorsqu’ils se sentent dépossédés de leur travail, lorsqu’ils ne peuvent satisfaire leurs désirs, le travail devient aliénant, il est réduit à la seule fonction nourricière ; c’est simplement pour eux un moyen de gagner leur vie. Dans les sociétés modernes des millions d’individus rejoignent chaque matin leur poste de travail, sans illusion, en considérant leur emploi comme un moyen de survivre. Heureusement, d’autres, aussi nombreux, s’épanouissent dans leur emploi et se sentent à leur place dans l’univers professionnel. Dès qu’une personne est dans son élément en assurant ses missions, lorsqu’elle est alignée, c’est-à-dire lorsqu’il y a correspondance entre ce qu’elle fait et ce qu’elle est, alors elle ne peut être aliénée ; ni à son métier, ni à l’organisation qui l’emploie. En consentant à la possibilité de vivre des « états ressource » dans ses missions professionnelles, la personne peut continuer d’agir au travail pour satisfaire son désir, et renforcer la confiance qu’elle a en elle, pour améliorer ses compétences qui sont indispensables pour accéder à la joie ; sentiment que Spinoza décrit dans son œuvre comme un indicateur du « passage d’une moindre à une plus grande perfection », la joie comme signe de l’augmentation de la « force d’exister ».

« L’homme cultivé est celui qui sait admirer »                                                           

Parce que la compétence est relative, souvent singulière, il est important de reconnaître ceux qui l’exercent au quotidien, qui la développent, qui la maintiennent coûte que coûte quel que soit l’environnement, en s’adaptant aux évolutions du contexte. D’autant que le spectacle est généralement épatant : contempler un menuisier transformer une bille de bois, observer un chauffeur de poids lourd réaliser une manœuvre délicate sur une route étroite, regarder une unité de soins en plein travail dans un service hospitalier… Lorsque les citoyens sur leur balcon applaudissent les soignants, ils saluent leur dévouement bien sûr, mais témoignent aussi leur reconnaissance devant ce déploiement d’énergie, devant l’engagement et la responsabilité dont ces professionnels de la santé font preuve ; ils admirent toutes ces compétences qui sont mises en mouvement, qui sont mises en œuvre pour la bonne cause. « C’est naturel », « ça fait plaisir mais je ne fais que mon métier », « je me sens à ma place auprès des malades, je me sens utile » sont les réponses les plus courantes dès qu’on interroge ces héros du quotidien.

Non le travail n’est pas naturel, il n’est constitué que d’artifices : le travail relève de normes conventionnelles, de règles strictes et de disciplines élaborées par des maîtres, par tous les professionnels qui nous ont précédés, il mobilise parfois des connaissances acquises après plusieurs années d’études, des talents de toute nature, il s’organise autour de projets souvent complexes qui réclament des capacités de pilotage, des compétences de direction … Bref, il nécessite un effort permanent, une remise en question fréquente ; mais quand l’individu se sent à sa place, dès lors qu’il y trouve un sens, le travail devient source d’énergie parce qu’il s’exprime comme un feu d’artifices. Simone Weil, la philosophe, fit dans son Journal la réflexion suivante à propos du travail. « Non seulement que l’homme sache ce qu’il fait - mais si possible qu’il en perçoive l’usage - qu’il perçoive la nature modifiée par lui. Que pour chacun son propre travail soit un objet de contemplation ».

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