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Developpement professionnel

La vertu des masques

25/08/2020

 
 

QUAND CHACUN SE RÉAPPROPRIE SON RÔLE…

« Tout esprit profond a besoin d’un masque » Nietzsche, Par-delà bien et mal, II, 40

Ambivalence du masque… Notion convoquée dans différentes situations, tantôt avec inquiétude, tantôt avec un sentiment de rejet, ou a contrario une volonté de jouer, ou encore de préserver un peu d’intimité ou d’apaiser les tensions…

Masque de protection, masque de l’imposteur, masque du comédien, ainsi que masque de super-héros souhaitant vivre incognito quand le temps n’est plus à l’exploit, masque sur nos fragilités et sur nos démons, masque sur les tensions parce qu’il faut parfois serrer le poing très fort dans sa poche et préserver un climat social fragile…

Masque exigé, masque rejeté. Masque porté, masque arraché. Masque de convenance, masque de circonstance.

Parallèlement, alors que la notion de masque revient sur le devant de la scène, c’est aussi l’exigence de transparence qui apparaît dans les discours des uns et des autres…. Vis-à-vis des puissances publiques qui cherchent à rassurer la population face à l’épidémie, mais aussi vis-à-vis de tous les acteurs engagés dans la lutte contre l’expansion de la crise dans toutes ses dimensions, et chargés de communiquer auprès des parties prenantes « en toute transparence » comme si la transparence était une vertu à laquelle la crise redonne encore plus de noblesse.

Que nous suggère la transparence ? N’impose-t-elle pas de faire tomber les masques et de révéler tout ce qui se cache derrière chaque décision, comme si l’intériorité et l’intimité n’avaient aucun mystère ?... Ne s’apparente-t-elle pas à une démarche identitaire qui souhaite dessiner des contours précis à tous les êtres et nier toute forme de contradiction et toute complexité ? 

Quand le masque rend visible, la transparence maintient l’invisibilité

La question des masques comme celle de la transparence nous renvoie aussi aux notions de visible et d’invisible… Qu’est-ce qu’on cache derrière le masque ? Que dévoile-t-on dans la transparence ? Visibles, invisibles… un nouveau sens est donné aussi aujourd’hui… puisque ce sont bien les invisibles de notre quotidien qui désormais sont reconnus comme véritables sujets… ; sujets parce qu’actifs et engagés dans l’accompagnement de tous. Personnel soignant, personnel de caisse, personnel de propreté, personnel de presse, personnel du service en général….  

Insistons sur le mot « personnel » oui… qui nous vient du latin, « persona » qui désigne le masque, puis le rôle et le personnage. Habitués à l’indifférence générale, ce sont pourtant bien les invisibles qui sont sur scène, avec les premiers rôles, les rôles de ceux qui jouent le jeu, qui jouent le « je », au service d’un public qui a plutôt l’habitude d’être une masse soumise aux experts et qui prend conscience que dans l’incertitude, ce sont les acteurs qui expriment leur talent et qui méritent l’attention de la salle, les applaudissements…. Une masse qui devient public, cela désigne aussi des groupes qui participent aux jeux proposés par les acteurs sur scène : ainsi l’on peut se référer à toutes les initiatives et les actions menées de toutes part pour transformer certaines activités d’entreprise en activités utiles pour les acteurs : fabrication de tous types de masques, de différents équipements de protection, de circuits de distributions alternatifs et de coopérations transfrontalières…

On a souvent confondu rôle et fonction… dans ce qu’on appelle la gestion du « personnel »… les fiches de « poste » ou de « fonction » s’en tiennent à de la mécanique : description de ce qu’il faut faire pour que la machine soit opérante, que le système « fonctionne »… Langage de « transparence » convoqué pour que les process soient connus et partagés par tous, pour coordonner les rouages, faciliter les suivis de commandes, faire avancer les projets. Tout cela est savamment mesuré, les indicateurs sont convoqués en temps et en heure : on rectifie, on améliore, on innove au service du fonctionnement. Pratiques homogénéisées, sémantique travaillée et limitée aux consignes et aux préoccupations du moment (hygiène, sécurité, environnement, qualité de vie au travail, …). La fonction a peur du vide.

Parallèlement, le rôle se définit dans un jeu d’adaptation réciproque où la partition n’est qu’un guide qui nécessite l’interprétation des artistes, à l’écoute du jeu et du « je » des autres, dans l’élaboration d’un « nous » qui se façonne dans le jeu et les interactions… La sémantique n’est pas préétablie, il y a un récit qui se construit, récit qui convoque le vocabulaire de l’action mais aussi celui du ressenti, de l’émotion, donc du vécu et de l’expérience subjective et intersubjective… C’est l’hétérogénéité qui va garantir la reconnaissance de la différence, où l’invisible n’a plus de sens car il ne s’agit pas de remplir du vide mas de remplir de sens un discours qui convoque la confiance plutôt que la transparence… Un discours qui s’adressevraiment à ses acteurs impliqués, où chacun n’est pas à la recherche d’une place ou d’une reconnaissance, d’une consolation face à une blessure narcissique, mais un discours d’ajustement mutuel et une considération du rôle joué… Un discours narratif.

Qu’est-ce que nous, professionnels du management et des RH, pouvons retenir de tout cela ?

Un récit se construit sous nos yeux. Dans nos sociétés et dans nos entreprises où chacun, dans des circonstances difficiles, est invité à inventer un rôle et pas seulement « fonctionner »…. Puisque vous l’aurez remarqué, les nouvelles pratiques collaboratives qu’on essaie d’instaurer du jour au lendemain ne réussissent qu’à certaines conditions…, notamment la capacité de dialoguer et faire  confiance.

Le récit d’une entreprise, c’est sa culture. C’est la manifestation des relations interpersonnelles, de la prise de décision, de la régulation des conflits, des liens qui se font, se défont, se nouent et se renouent au gré des recrutements, départs, mobilités… c’est aussi la capacité de puiser dans les ressources de chaque structure, de ce qui a fait sa force et sa faiblesse, de ce qu’on sait possible ou probable, c’est la révélation de prises d’initiatives qui apportent une innovation majeure au service du développement…

D’après M. Thévenet, la culture d’entreprise, c’est un « ensemble de références partagées dans l’organisation construitestout au long de son histoire, en réponse aux problèmes rencontrés par l’entreprise ». 

Un récit de références nouvelles (qui étaient en germe, potentiel actualisé) est en train prendre forme sous nos yeux et cherche ses mots pour s’inscrire dans l’histoire de notre entreprise… Convoquons davantage notre sensibilité pour explorer ce qui se passe et retranscrire avec des mots nouveaux, non puisés dans nos référentiels, les exploits de nos équipes et la définition de l’adaptation réelle, celle qui se frotte à la réalité… Regardons parmi les individus, les équipes de notre « personnel » : qui a su jouer son rôle ou l’inventer…, quels « jeux » et quels « je » ont donné du relief à la vie en actualisant un potentiel qui s’individue quand il est l’heure de faire face…

Et Darwin nous l’a appris, évoluer, en réalité, c’est aller dans toutes sortes de directions, il n’y a rien de mécanique dans la nature face à des changements de l’environnement, bien au contraire, on constate dans la nature de multiples interactions avec l’environnement, qui vont créer des réponses nouvelles, inédites, et surtout diverses. Il y a des pulsions dans la nature, et il y a des pulsions dans l’homme aussi… tout n’est pas rationnel chez lui… Cela provoque des ruptures, des déviations vis-à-vis des modèles existants…, au nom de la survie des espèces ou des systèmes. Pour Darwin, rien n’est jamais bon ou mauvais en soi dans l’évolution du vivant… L’environnement soutient les vivants ou les contrarie…Ils doivent fournir un effort pour se maintenir en vie ou pour maintenir une situation…

Mais cet effort, nous l’avons sans doute parfois (ou souvent?) oublié ; nous sommes au contraire plutôt habitués à exiger un cap, une direction, des règles du jeu, c’est rassurant bien sûr…. Alors qu'une crise, un problème, exigent une réponse ACTIVE…, des répondants actifs.

Gardons en mémoire cette période où on a su :

- apprécier la valeur des masques, 

- déjouer les pièges de la transparence, 

- comprendre que la confiance se trouvait dans le rôle et pas dans la fonction, sur la partition et pas dans les consignes…, 

- donner du sens au mot « s’adapter » qui veut surtout dire inventer et laisser la place à l’effort…

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NDLR : Pendant le mois d'août, nous revenons sur quelques uns des articles les plus lus de l'année
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