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Flexibilté

Le monde est liquide, les compétences sont mobiles !

13/02/2020

 
 

 

« On mesure la compétence d’un individu à la quantité d’incertitudes qu’il peut supporter », Kant*

L’adaptation continue aux évolutions incessantes de l’environnement conduit désormais les entreprises à réviser régulièrement leur politique et leurs stratégies. Des innovations de toute nature se succèdent, le projet des organisations s’ajuste en permanence. L’impact sur la structure des emplois et sur les métiers est important ; tous sont affectés par une profonde rénovation de leurs missions et des compétences requises. L’incertitude, la fragilité des choix qui s’opèrent, la difficulté d’offrir une vision stable aux citoyens, qu’ils soient indépendants, salariés, consommateurs ou actionnaires, nous entraînent dans une culture du mouvement et de la mobilité. 

Le changement est permanent. L’individu doit à la fois assurer les missions de son emploi, et en parallèle, réfléchir à sa position, ses compétences, son projet, son itinéraire. L’adaptabilité des projets professionnels des actifs devient essentielle pour répondre aux soubresauts de la société. Parce que les situations sont précaires, nous vivons dans un univers « liquide* », instable, fluctuant ; les compétences doivent être « mobiles ». En s’interrogeant en permanence sur l’adéquation de ses savoir-faire avec les situations de travail aux caractéristiques mouvantes, les personnes cultivent une dynamique de progrès et développent la mère de toutes les compétences : « apprendre à apprendre ». Car pour surmonter les défis de son activité, le professionnel doit développer une pratique réflexive qui s’appuie sur sa capacité à prendre du recul pour analyser les multiples paramètres qui interagissent dans son travail, et sur son envie de progresser par des retours d’expérience. 

Les skippers peuvent expliquer la difficulté qu’il y a de maintenir le lien entre le cap (le projet, la destination) et le déplacement (tirer des bords) ; tout en restant cohérent dans le mouvement de la voile, du gouvernail et de la quille. L’itinéraire apparaît capricieux car le bateau suit des directions variées ; l’effort du barreur pour « choquer* » ou « border* » ne pourra pas empêcher le bateau de « tanguer » à certains moments. Il en va de même en matière de parcours professionnel ; l’individu construit sa carrière et son profil de compétences dans le mouvement, en recherchant en permanence la cohérence entre ses emplois successifs avec son « cap », l’adéquation entre des profils de poste avec son projet. Le voyage professionnel des individus verra se succéder des périodes où la personne va « border », elle se place ou se remet dans l’axe de sa vocation, et d’autres phases où la personne va « choquer », elle relâche la pression pour saisir des opportunités, s’adapter à son contexte du moment, à son environnement personnel. Laborit écrit dans « Eloge de la fuite : " Quand il ne peut plus lutter contre le vent et la mer pour poursuivre sa route, il y a deux allures que peut encore prendre un voilier : la cape (le foc bordé à contre et la barre dessous) le soumet à la dérive du vent et de la mer, et la fuite devant la tempête en épaulant la lame sur l’arrière avec un minimum de toile. La fuite reste souvent, loin des côtes, la seule façon de sauver le bateau et son équipage. Elle permet aussi de découvrir des rivages inconnus qui surgiront à l’horizon des calmes retrouvés. Rivages inconnus qu’ignoreront toujours ceux qui ont la chance apparente de pouvoir suivre la route des cargos et des tankers, la route sans imprévu imposée par les compagnies de transport maritime. Vous connaissez sans doute un voilier nommé Désir ».

Être au courant de ses désirs pour suivre le désir de ses courants

Les grands courants marins, comme le Gulf Stream, dirigent les mouvements des océans et ont une action dans le transport des espèces, sur le climat mondial, notamment en régulant la chaleur des continents ; en outre, ils influencent grandement, mais discrètement, le mouvement des bateaux. Nos moteurs profonds, nos désirs occupent une fonction similaire dans la construction de nos itinéraires professionnels. Peu visibles, rarement explicités, parfois absents dans notre orientation, dans nos premiers choix de métier ou de carrière, ils agissent néanmoins en profondeur pour régler notre investissement professionnel et pour orienter nos actions ; car, ils impactent la qualité de notre travail, conditionnent le développement de nos compétences, orientent la nature de notre réseau de relations.   

Par exemple, cette jeune femme qui, pour répondre à une injonction familiale, reprend l’affaire commerciale de ses parents ; elle a vécu difficilement ses premières années de dirigeante. Bien que sensible aux avantages que lui procure son statut, elle ne trouve plus les moyens de satisfaire ses besoins, en particulier, son besoin de développement personnel qu’elle assouvit à travers des voyages fréquents et de nombreuses activités culturelles. Ses aspirations, parce qu’elles sont peu compatibles avec les exigences de sa nouvelle fonction, ne trouvent que rarement une place dans l’agenda de « petit patron » qu’elle est devenue. Elles vont l’amener, après une longue période de doute et d’interrogation, à faire des choix et à construire son propre chemin parmi différents scénarios ; soit quitter l’entreprise au prix d’une rupture avec sa famille, soit contenir sa frustration, au risque d’entraver la qualité de sa mission, soit revoir l’organisation et la répartition des rôles, en déléguant la fonction opérationnelle à un second, afin qu’elle puisse se consacrer à faire évoluer l’entreprise vers des offres et des marchés innovants plus en phase avec ses envies d’apprendre et d’explorer des sujets nouveaux. 

Trouver sa voie nécessite un effort pour analyser la situation, pour choisir, parfois se tromper et revoir ses premières décisions … mais aussi exige de bien se connaître, comprendre ses désirs et hiérarchiser ses principales motivations. La question est posée à tous ceux qui, sous-employés ou sur-surmenés, s’interrogent à propos de leur situation professionnelle. Ils recherchent un équilibre pour satisfaire les courants souvent contradictoires qui les entraînent. Nos identités multiples se mêlent, s’entrelacent, s’opposent et provoquent des vagues dans notre parcours. La réponse est donc difficile, parce que douloureux sont nos choix, déchirants certains arbitrages, pénibles et compliqués certains passages obligés. 

En permanence branchés sur différents outils, médias, réseaux, et autres systèmes de communication, nous ne prenons plus le temps de nous mettre à l’écoute de nos réels besoins ; comment reconnaître nos désirs, comment distinguer l’essentiel de l’accessoire ? L’utilisation du numérique s’est banalisée, et la frontière entre vie professionnelle et personnelle s’est réduite. Afin de créer les protections nécessaires à la santé des professionnels, le législateur a souhaité légiférer et instaurer un droit à la déconnexion. Peut-être serait-il utile de compléter maintenant ce droit par un devoir tout aussi important pour notre santé et notre équilibre : le devoir de se reconnecter à soi. Comment trouver son propre chemin quand nos identités sont polluées par des images artificielles ? Celles que nous renvoient nos proches, la valorisation sociale de certains métiers … 

Car composer avec soi, c’est mener une négociation avec les moteurs principaux de nos vies. Mais comme l’affirmait Hermann Hesse, « rien ne coûte plus à l'homme que de suivre le chemin qui mène à lui-même »


*Kant : « On mesure l’intelligence d’un individu à la quantité d’incertitudes qu’il peut supporter » ; telle est la véritable citation de Kant

*Monde liquide : l’expression est de Zygmunt Bauman dans L’Amour liquide. De la fragilité des liens entre les hommes (Le Rouergue/Chambon, 2004).

*Border une voile consiste à tirer sur une écoute pour refermer l'angle formé entre la voile et l'axe du bateau. 
*Choquer une voile consiste à relâcher une écoute pour ouvrir l'angle formé entre la voile et l'axe du bateau.

 

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