La logique de réciprocité apparaît comme le cadre d’analyse dominant de la relation d’emploi. Le postulat de base posé comme une évidence est qu’aucune relation d’échange ne peut survivre à une situation d’asymétrie trop forte. Pourtant, des voix s’élèvent de plus en plus, comme celles de Caillé [1], Frémeaux [2] ou Grévin [3], pour décrypter le don comme une expérience se suffisant à elle-même car porteuse de sens. La relation de travail est-elle vraiment l’occasion pour les salariés de vivre des expériences de don déconnectées d’une quelconque attente de retour ? Quelles pourraient en être les implications managériales ?

Quand on interroge les salariés sur leurs éventuelles expériences de don, certains d’entre eux font part de leur satisfaction à avoir agi en toute liberté, indépendamment des contraintes organisationnelles, et de l’avoir fait spontanément, sans penser à une éventuelle rétribution sociale ou financière. « Il y a dans le don de la spontanéité, quelque chose qui se décide spontanément, en dehors de tout calcul et de toute réflexivité » , écrit Caillé. En lien direct avec le public – étudiants, patients, usagers, clients –, les salariés en front office sont les plus prolixes sur les expériences de don. Qu’ils ressentent de la satisfaction à agir avec altruisme n’enlève rien au don. Car la satisfaction n’est pas le but, elle est seconde, elle vient de surcroît. Ils regrettent que leurs supérieurs hiérarchiques ne conçoivent pas qu’ils puissent avoir envie de travailler au-delà de ce qui leur est demandé. En témoigne un veilleur de nuit d’une cité universitaire qui, conscient de ne pas être aisément joignable lorsqu’il effectue des rondes dans les trois bâtiments de la cité, a affiché son numéro de portable personnel : « Le directeur m’a traité de fou quand il a vu mon numéro de portable affiché. Il m’a dit : ‘ça va sonner pour un oui ou pour un non’. Il est resté bête quand je lui ai dit que ce n’était pas un problème pour moi . »

D’un point de vue managérial, il est crucial d’accueillir les dons de ses collaborateurs, dons sans lesquels le travail ne pourrait pas être fait, ou du moins aussi bien fait. Accueillir les dons c’est s’intéresser au travail réel, c’est reconnaître que les procédures ne peuvent pas tout prévoir et qu’elles ne sont qu’un moyen au service d’une finalité supérieure, c’est valoriser les prises d’initiatives, c’est donner les moyens aux personnes de bien faire leur travail… Ce qui peut freiner ou bloquer la capacité d’accueil des dons c’est notamment cette fausse croyance selon laquelle un collaborateur qui évoque ce qu’il fait au-delà du prescrit chercherait forcément à créer un sentiment de dette. Or la défiance est rarement bonne conseillère en management. Par exemple, une employée en restauration déclare qu’à plusieurs reprises lors de ses entretiens professionnels, elle a essayé en vain de parler à son responsable de ce qu’elle fait en dehors des objectifs qui lui sont fixés : « À chaque fois, le chef s’énerve et m’interrompt. Il pense que je lui demande de l’argent alors que j’essaie de lui parler de ce qui se passe, de ce que je fais, de ce qui m’intéresse, de ce que j’aime quoi. »

Le don est avant tout réalisé parce qu’il donne sens au travail, mais il fera pleinement sens s’il est accueilli. À l’image d’un cadeau qu’on offre à un ami, le plaisir est d’autant plus grand que le cadeau est reçu dans la joie. Autrement dit, le salarié réalisant librement et spontanément des actes de don ressent aussi le besoin d’être reconnu, non pas d’une manière comptable (un don = une récompense) mais globalement pour son souci de l’autre et du travail bien fait. Les dons des collaborateurs méritent ainsi d’être appréhendés dans leur dualité : bien que désintéressés car s’inscrivant dans un mouvement libre et spontané, les dons n’en finissent pas moins par être quelque part intéressés en raison d’un légitime et humain besoin de reconnaissance.
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Références

[1] CAILLÉ Alain (2001), Anthropologie du don, le tiers paradigme, Dexclée de Brouwer.

[2] FRÉMEAUX Sandrine (2022), L’entreprise et le bien commun, Nouvelle Cité.

[3] GRÉVIN Anouk (2022), Enquête sur la culture du don en entreprise, Nouvelle Cité.

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