Qui aurait pu imaginer[1], début novembre 2022, l’impact considérable qu’aurait une technologie nouvelle, l’IA générative, sur le fonctionnement de nos organisations ; notamment en rebattant les cartes des modèles business, des métiers et des compétences[2].

On assiste en effet avec le déferlement des IA génératives à un phénomène d’une autre ampleur que celui qui avait caractérisé il y a trois ans l’arrivée du métavers ; qui s’est avéré être plus un « flop » qu’un « top » En effet, ce qui est révolutionnaire dans les IA génératives, c’est précisément la génération de textes ou d’images à partir d’un entraînement sur des dizaines de milliards de données.

Mais comme le souligne à juste titre Luc Julia, l’un des meilleurs spécialistes de l’IA en France et auteur d’un livre provocateur[3], les IA génératives ne sont pas intelligentes. Elles ne produisent qu’un contenu probabiliste en réponse à une question posée – le fameux « prompt ». L’intelligence n’est pas dans la réponse mais plutôt dans la question.

Comme souligné plus haut, la dimension révolutionnaire de cette technologie est précisément qu’elle génère du contenu qui semble parfaitement vraisemblable sans être pourtant toujours exact, beaucoup s’en faut. C’est la raison pour laquelle la question du risque des IA génératives pour les DRH est abordée dans la première partie de cet article avant d’évoquer dans la deuxième partie la nécessité, pour les DRH, de développer discernement et esprit critique pour pouvoir maitriser ce risque.

ChatGPT : un vrai risque pour les DRH ?

ChatGPT est une illustration de la véritable révolution que représente le recours à l’intelligence artificielle pour les entreprises mais aussi pour nous tous dans la vie courante. Les activités intellectuelles, comme celle de l’écriture des articles comme celui-ci, sont-elles menacées ? On peut le penser à lecture de ce texte (en italique) rédigé par ChatGPT en 32 secondes en réponse à la consigne : « écrire un article de 3000 signes sur l'impact de ChatGPT sur les ressources humaines »[4] :

ChatGPT est un modèle de langage naturel révolutionnaire développé par OpenAI, qui utilise l'apprentissage profond pour générer des réponses cohérentes et pertinentes aux questions posées en langage naturel. Depuis son lancement en 2020, ChatGPT a eu un impact significatif sur de nombreux secteurs, y compris les ressources humaines.

Le recrutement est l'un des domaines clés des ressources humaines qui a été affecté par ChatGPT. Les entreprises utilisent désormais des chatbots alimentés par ChatGPT pour interagir avec les candidats et leur poser des questions spécifiques pour évaluer leur adéquation à un poste. Cela permet aux recruteurs de passer moins de temps sur des tâches répétitives et de se concentrer davantage sur des activités à plus forte valeur ajoutée, comme l'entretien en personne.

En outre, ChatGPT a également aidé les entreprises à améliorer leur communication interne. Les chatbots alimentés par ChatGPT sont utilisés pour répondre aux questions des employés sur les politiques, les avantages sociaux, les congés, les processus de performance, etc. Les chatbots peuvent également fournir des informations sur les opportunités de formation et de développement professionnel. Cela permet aux responsables RH de se concentrer sur des activités plus stratégiques, tout en fournissant aux employés des informations rapides et précises.

ChatGPT a également permis d'améliorer la qualité de l'expérience des employés. Les chatbots alimentés par ChatGPT sont utilisés pour répondre aux demandes des employés, notamment pour des congés, des remboursements de frais, des changements de salaire, etc. Cela permet de traiter les demandes rapidement et avec précision, améliorant ainsi l'efficacité et la satisfaction des employés.

Cependant, il y a également des préoccupations quant à l'impact de ChatGPT sur les emplois humains. Certaines tâches autrefois effectuées par des personnes sont désormais automatisées grâce à ChatGPT. Cela peut entraîner des suppressions de postes, en particulier pour les postes qui impliquent des tâches répétitives. Cependant, il est important de noter que ChatGPT n'est pas destiné à remplacer complètement les employés, mais plutôt à les aider à se concentrer sur des tâches à plus forte valeur ajoutée.

En conclusion, ChatGPT a eu un impact significatif sur les ressources humaines, en aidant les entreprises à automatiser les tâches répétitives, à améliorer leur communication interne et à offrir une meilleure expérience aux employés. Bien que cela puisse entraîner des suppressions de postes dans certains cas, il est important de reconnaître que ChatGPT est un outil qui peut aider les entreprises à être plus efficaces et à se concentrer sur des tâches à plus forte valeur ajoutée.

On remarquera que le texte est bien construit mais n’apporte que peu d’éléments novateurs et les affirmations ne sont pas soutenues ni par des arguments solides ni par des références et que, surtout, il manque cruellement d’une forme d’émotion. On pourra alors, en tant que DRH, se rassurer en se disant que ces limites ne font pas de ChatGPT une menace et qu’il peut représenter, comme le souligne le texte ci-dessus généré par ChatGPT lui-même, au contraire une véritable opportunité pour les RH. Mais la frontière entre l’opportunité et la menace pour les RH est floue surtout lorsqu’on observe que ChatGPT peut constituer une aide précieuse pour les candidats créant ainsi des situations d’inégalités entre ceux qui ont recours à ChatGPT et les autres. Il peut en effet permettre aux premiers de créer des CV qui répondent parfaitement aux attentes d’une offre d’emploi, de préparer un entretien en valorisant leur parcours et leur profil au regard du poste visé, ou d’améliorer une lettre de motivation[5].

En définitive cette partie, rédigée aux 2/3 par ChatGPT, n’a pas pour but ni de défendre ni de rejeter l’usage de ChatGPT dans le domaine RH mais plutôt d’inciter les DRH à faire preuve de discernement[6] et d’esprit critique quant à son utilisation comme la deuxième partie de cet article tentera de le démontrer. Faute de quoi, nous risquons d’avoir des générations de « crétins digitaux » dans nos entreprises et ailleurs comme le dénonçait il y a près de 4 ans un docteur en neurosciences dans un livre choc sur l’impact délétère de l’excès de l’usage du digital sur les enfants[7].

Discernement et esprit critique : deux compétences clés à développer pour les DRH à l’heure des IA génératives

Le déferlement observé depuis plus d’un an de l’utilisation des IA génératives[8], principalement ChatGPT, pour des activités aussi variées que la rédaction d’une offre d’emploi ou la formalisation d’un business plan pour un nouveau produit ou service permet certes à l’entreprise de gagner en productivité mais devient-elle pour autant plus compétitive ? Rien n’est moins sûr car, si toutes les entreprises se mettent massivement à utiliser les IA génératives comme ChatGPT, leur avantage concurrentiel risque d’être largement réduit puisque les idées et les analyses générées risquent d’être très similaires et donc personne ne pourra prétendre à être réellement disruptif et avoir une longueur d’avance sur les autres.

Alors comment bénéficier de l’apport indéniable de ChatGPT, et de tous ses concurrents, pour augmenter sensiblement la productivité des activités mobilisant principalement des savoirs codifiés (administratifs, juridiques, comptables...) tout en continuant à maintenir et à développer la créativité des femmes et des hommes dans l’entreprise lui permettant de se distinguer de ses concurrents pour innover sans cesse et développer des nouveaux produits et services ? Il est utile en effet de rappeler ici cette phrase prémonitoire contenue dans la préface d’un livre publié en 1986 « ce qui distingue l’entreprise performante de l’entreprise non performante, ce sont les femmes et les hommes, leur enthousiasme et leur créativité, tout le reste peut s’apprendre, s’acheter ou se copier [9]». Dans un monde où les IA génératives vont être de plus en plus utilisées, les DRH sont questionnés sur leur capacité à développer discernement et esprit critique quant à leur utilisation dans l’entreprise pour lui permettre de se différencier de ses concurrents.

L’esprit critique compte, avec la créativité, parmi les quatre compétences clés pour le 21ème siècle identifiées en 2018 par Jeremy Lamri dans un livre remarquable[10]. Cette compétence est même celle que OpenAI, l’entreprise qui a mis ChatGPT à la disposition de tous le 30 novembre 2022, mentionne dans un papier académique récent[11] comme l’une des compétences clés pour pouvoir utiliser avec discernement les LLM (Large Language Models) comme ChatGPT. En définissant l’esprit critique comme la capacité à « utiliser la logique et le raisonnement pour identifier les forces et les faiblesses des solutions alternatives, des conclusions et des approches à des problèmes », OpenAI invite les utilisateurs à prendre du recul par rapport à l’utilisation des outils d’IA génératives.

La question est alors de savoir comment développer le discernement et l’esprit critique des DRH dans l’entreprise pour leur permettre de maitriser les risques liés aux IA génératives. Quelques pistes sont ici rapidement évoquées[12] : 1) avoir une maitrise suffisante des questions étudiées sans être un/e expert/e, (2) collecter des informations pour avoir des angles de vues différentes sur ces questions, (3) vérifier la véracité des sources d’informations, (4) confronter les points de vue en interagissant avec les autres parties prenantes, (5) analyser les arguments pour chacune des options et les conséquences sur les décisions à prendre. Cette liste est loin d’être exhaustive mais l’essentiel est d’amener les DRH à renforcer leur autonomie face aux IA génératives pour leur permettre de contribuer avec leur singularité à l’intelligence collective.

En définitive, les DRH sont interpellés sur leur capacité à répondre aux questions soulevées par un défi de l’environnement que personne, comme l’exemple de la pandémie l’a déjà montré, n’avait vraiment prévu avec l’ampleur que l’on observe dans le déferlement actuel des IA génératives. A charge pour eux de faire preuve de plus de discernement et d’esprit critique pour pouvoir maîtriser les risques associés à l’utilisation de cette technologie tout en bénéficiant de son apport indéniable pour augmenter la productivité de la fonction RH dans des activités transactionnelles et lui permettre ainsi de se consacrer à des activités plus créatrices de valeur pour l’ensemble des parties prenantes.
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[1] Cet article est une version adaptée de deux chroniques publiées en mars et juillet 2023 par l’auteur dans l’hebdomadaire « Entreprise & Carrières » disparu en juillet 2023 après 34 ans d’existence

[2] « The State of AI in 2023 : Generative AI’s breakout year , McKinsey, 2023

[3] Julia, L : L’intelligence artificielle n’existe pas, First, 2019.

[4] L’article produit par ChatGPT 3.5 est de 2.732 signes (espaces compris)

[5]https://www.hbrfrance.fr/chroniques-experts/2023/02/53612-chatgpt-pourquoi-ce-nouvel-outil-marque-un-tournant-pour-les-rh/

[6] Besseyre des Horts, CH : « 2023 sera l’année du discernement dans les entreprises ou ne sera pas ! », Entreprise & Carrières, n° 1606 du 9 au 15 janvier 2023, p.22

[7] Desmurget, M. : La fabrique du crétin digital, le danger des écrans pour nos enfants, Le Seuil, 2019.

[8] Htazius, J ; Briggs, J, & Kodnani, D. : “The Potentially Large Effects of Artificial Intelligence on Economic Growth”, Godman Sachs Economic Research, 26 mars 2023.

[9] Vermot-Gaud, C. : La politique sociale de l’entreprise , Editions d’Organisation, 1986.

[10] Lamri ; J. : Les compétences du 21ème siècle , Dunod, 2018

[11] Eloundou, T., Manning, S., Mishkin, P; & Rock, D. : “ GPTS are GPTs : An early look at the labor impact potential of Large Language Models” , Working Paper Open AI Research, 27 mars 2023.

[12] Librement adapté de : https://www.welcometothejungle.com/fr/articles/esprit-critique-entreprise

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