Management et leadership en entreprise
Regard managérial sur la finale de la coupe du monde 2026 de football
Qu’est-ce qui a été mis en difficulté lors de la coupe du monde (CDM) 2026 de football aux États-Unis ? On pourrait répondre “l’éthique”. Les intérêts politico-économiques se sont immiscés sans gêne dans les décisions sportives, tandis que les terrains de football ont pris à certains moments des allures de champs de bataille… Pourtant, l’amorce d’un virage salutaire vers plus de considérations éthiques paraît possible si l’on analyse la réaction des internautes qui, par le biais des réseaux sociaux, ont clairement exprimé leur indignation envers un ensemble de pratiques moralement choquantes. Le parallèle entre le sport et l’entreprise pouvant apporter un éclairage sur la perspective managériale souhaitable, nous proposons ici une réflexion éthique en nous focalisant sur certains faits de la finale de la CDM.
Une éthique mise à mal par un manque d’exemplarité
André Comte-Sponville [1] considère que si l’éthique de l’entreprise n’existe pas (on n’a jamais serré la main d’une entreprise), l’éthique dans l’entreprise peut exister : elle passe avant tout par l’exemplarité du comportement des personnes situées en haut de l’organisation. Sur un terrain de football, le haut de l’organisation dont on attend un comportement exemplaire est représenté notamment par les capitaines des équipes.
On peut s’interroger sur l’exemplarité du capitaine argentin, Léo Messi, considéré comme le meilleur joueur du monde depuis une vingtaine d’années. À la 93ème minute, alors que l’un de ses coéquipiers risque d’être expulsé à la suite d’une grossière faute sur un joueur adverse, un autre joueur sud-américain se laisse tomber à terre pour simuler une blessure. Son but : faire croire qu’une faute avait préalablement été commise. C’est ce que Messi vient immédiatement affirmer à l’arbitre en montrant du doigt son coéquipier à terre. S’agissait-il d’une réaction spontanée ou d’un scénario qui avait été pensé, préparé, répété à l’entraînement ? La philosophie nous enseigne depuis longtemps les vertus du doute, meilleur moyen de remettre en question ses certitudes pour développer l’esprit critique, éviter les dogmes et progresser vers la vérité. Le doute serait-il ici utilisé pour alimenter le mensonge ? Il ne s’agit pas de blâmer le comportement de Messi qui, au fond, ne représente qu’un rouage du système. La responsabilité première est celle de la Fédération argentine et du sélectionneur.
Les événements d’après-match où la frustration des joueurs argentins était à son comble ont également mis à mal l’éthique. Une image saisissante est celle de Messi observant passivement les dérapages de plusieurs de ses coéquipiers qui s’en prenaient verbalement et physiquement aux joueurs espagnols. Un mot ou un geste de sa part pour calmer les ardeurs de ses coéquipiers, lui qui est considéré comme un demi-dieu par son pays et bien au-delà, aurait peut-être pu changer la donne… N’est-ce pas dans les moments extrêmes, quand le bateau tangue, que se mesure la valeur d’un capitaine ? De même, l’équipe argentine (à l’exception d’un joueur remplaçant !) a tourné le dos à la remise du trophée à l’Espagne, alors que la déontologie appelle à regarder et à applaudir. On peut toujours arguer que la déception était à ce moment-là immense pour expliquer (et non justifier) cette posture de bouderie. Il reste qu’elle témoigne d’un déficit d’intelligence émotionnelle (dont on admet de plus en plus l’importance cruciale dans le management), forme d’intelligence permettant de ne pas se laisser submerger par une émotion (en l’occurrence un mélange de tristesse, de colère et de déception).
L’état d’esprit manifesté par les joueurs argentins aussi bien pendant qu’après la finale renvoie quelque part à la notion de “cynisme viril” identifiée par Christophe Dejours [2] pour désigner un mécanisme collectif de défense valorisant le rapport de force et tournant en ridicule toute sensiblerie au nom d’une prétendue loi de la jungle qui gouvernerait le monde des affaires. Et ce mécanisme a un objectif : faciliter l’acceptation des situations pouvant aller à l’encontre des valeurs morales des individus.
Des raisons d’espérer un renouveau éthique
L’altération de l’image de Messi, lui qui à 39 ans tire sa révérence, a attristé beaucoup de fans. N’est-ce pas au contraire la meilleure nouvelle pour le sport tant elle met en avant le fait qu’on ne peut être (vraiment) grand qu’en étant éthique ? Mais pour favoriser l’éthique, on ne peut se contenter de dénoncer les dérives. Il importe aussi et surtout de mettre en valeur les comportements éthiques. L’équipe espagnole symbolise le beau jeu, un jeu collectif fondé sur les passes, c’est-à-dire sur ce qui relie les personnes. Interrogé sur le secret de sa réussite, Louis de la Fuente, le sélectionneur espagnol, a insisté sur l’idée de “collectif”, de “valeurs” et de “bien commun” : “(…) savoir choisir et sélectionner ceux qui s’adaptent à cette idée car s’il y a quelqu’un qui ne s’intègre pas bien dans cette philosophie, c’est tout l’édifice qui s’écroule”. Il a ainsi établi un contrat moral avec ses joueurs pour que l’ego de chacun ne passe jamais avant l’intérêt du groupe. Il a choisi Rodri comme capitaine pour son calme, son leadership, son côté rassembleur. Révélateurs aussi les mots du sélectionneur espagnol sur sa façon de construire un groupe : “la bonté et la gentillesse comme méthode”. La bonté et la gentillesse, que le “cynisme viril” [2] assimile à la posture des faibles et des utopistes, sont ici présentées comme la condition du succès. Et ces propos ont du crédit puisqu’ils sont ceux d’un sélectionneur qui a permis à son équipe d’être championne du monde en 2026, et championne d’Europe deux ans plus tôt.
Voilà qui peut questionner le monde des entreprises dans lequel on préfère souvent justifier des actions ou décisions manquant d’humanité par le fait qu’ “on n’est pas au pays des bisounours”. On préfère aussi souvent payer le prix fort pour recruter tel ou tel professionnel miracle plutôt que chercher à construire un vrai collectif. Pire, il arrive que la peur de l’action collective amène à instaurer de la division pour mieux régner… À l’aura des résultats obtenus par la meilleure équipe du monde, la vision humaniste de son sélectionneur pourrait bien donner des idées aux responsables dans les entreprises en quête de modèles inspirants.
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[1] André COMTE-SPONVILLE (2006), Le capitalisme est-il moral ?, Le livre de poche.
[2] Christophe DEJOURS (2014), Souffrance en France. La banalisation de l’injustice sociale, Seuil.
