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Tendances et innovation

Aidance : il est urgent de créer une véritable filière professionnelle

Aidance

Et si la France transformait enfin l’un de ses plus grands défis sociaux en une formidable opportunité économique, professionnelle et humaine ?

La France vieillit. Les parcours de vie s’allongent. Les maladies chroniques progressent. Le handicap concerne des millions de personnes. Le maintien à domicile devient une aspiration largement partagée. Dans le même temps, les familles sont plus dispersées, les solidarités de proximité se fragilisent et les entreprises doivent composer avec des salariés qui accompagnent un parent âgé, un conjoint malade, un enfant en situation de handicap ou un proche fragilisé.

Nous le savons désormais : l’aidance n’est plus un sujet périphérique. Elle est devenue un enjeu majeur de société, de santé publique, d’emploi, de compétences et de performance économique. Et pourtant, nous continuons à traiter l’aidance essentiellement comme une question individuelle ou familiale. C’est là que se trouve l’un de nos principaux retards.

La France doit maintenant franchir une nouvelle étape : faire émerger une véritable filière professionnelle de l’aidance. Une filière structurée, reconnue, formée, qualifiante, rémunératrice et créatrice d’emplois. Une filière capable de répondre aux besoins des personnes aidées, de soulager les proches aidants et de créer de nouvelles perspectives professionnelles pour celles et ceux qui souhaitent mettre leur expérience, leurs compétences relationnelles et leur connaissance des parcours de vie au service des autres.

Nous ne pouvons plus attendre Les chiffres devraient nous interpeller. Selon la DREES, 7,1 millions de personnes soutenaient en 2022 un proche en situation de handicap ou de perte d’autonomie vivant à domicile. Trois aidants sur dix assumaient cette aide seuls. Six sur dix étaient en activité, en recherche d’emploi ou étudiants. (Drees). Une autre étude publiée en juin 2026 montre une évolution particulièrement préoccupante : le nombre de proches aidants apportant une aide régulière à la vie quotidienne a diminué de 6 % entre 2008 et 2022, alors même que les besoins d’aide à domicile ont augmenté. (Drees)Autrement dit : les besoins progressent, mais le vivier de solidarité disponible se contracte.

Nous sommes face à un paradoxe.

D’un côté, des millions de Français consacrent une partie de leur temps, de leur énergie et parfois de leur carrière à accompagner un proche. De l’autre, nous manquons de professionnels pour répondre à des besoins qui vont mécaniquement augmenter. Et au milieu, nous avons des millions de compétences inexploitées : celles de personnes expérimentées, notamment des seniors, qui pourraient être formées, reconverties, accompagnées et valorisées dans cette nouvelle économie du care. Il est temps de relier ces trois réalités.

  1. Les compétences.
  2. L’emploi.
  3. L’aidance ne doit plus être invisible

Pendant longtemps, être aidant a été considéré comme une affaire privée. On aidait son père, sa mère, son conjoint, son enfant. On s’organisait. On posait des congés. On réduisait son temps de travail. On refusait parfois une promotion. On changeait d’emploi. On quittait parfois son activité professionnelle. Et surtout, on ne disait pas toujours que l’on était aidant : car le mot lui-même est récent dans le langage courant. Parce que l’identité professionnelle reste souvent séparée de la réalité familiale. Car beaucoup de salariés craignent encore d’être considérés comme moins disponibles, moins engagés ou moins performants. Pourtant, l’aidance est déjà au cœur de la vie professionnelle. La DREES estime que six aidants sur dix sont en emploi, en recherche d’emploi ou étudiants. Près de la moitié des aidants d’âge actif ont également un enfant à charge qui n’est pas la personne aidée. (Drees)

L’aidance est donc aussi une question de capital humain. Lorsqu’un salarié réduit son activité, renonce à une évolution professionnelle ou quitte son emploi parce qu’il ne trouve aucune solution pour accompagner son proche, ce n’est pas seulement une difficulté personnelle. C’est une perte de compétences pour l’entreprise. Une perte de revenus pour le salarié. Une perte de cotisations et de richesse pour la collectivité.

Et parfois, une aggravation de la situation de santé de l’aidant lui-même.

Professionnaliser l’aidance : de quoi parle-t-on ?

Créer une filière professionnelle de l’aidance ne signifie évidemment pas transformer les proches aidants en professionnels. Il s’agit au contraire de reconnaître la complémentarité entre l’aidance familiale, l’accompagnement professionnel et les nouvelles formes de services de soutien aux parcours de vie.

Aujourd’hui, les métiers et fonctions liés à l’aide existent déjà, mais ils sont dispersés.

Aides à domicile, auxiliaires de vie, assistants de vie, accompagnants, professionnels du médico-social, coordinateurs de parcours, travailleurs sociaux, psychologues, professionnels de l’accompagnement administratif ou social : chacun intervient sur une partie du problème. Mais l’écosystème reste fragmenté.

Nous avons besoin d’une vision beaucoup plus large de la compétence d’aidance. Car accompagner une personne dans une situation complexe ne consiste pas uniquement à réaliser un acte technique. Il faut savoir écouter. Comprendre une situation familiale. Identifier les besoins. Organiser. Coordonner. Anticiper. Communiquer avec différents interlocuteurs. Naviguer dans les dispositifs sociaux et administratifs. Prévenir l’épuisement. Respecter les limites. Préserver l’autonomie de la personne aidée.

Et parfois simplement être là. Cette compétence relationnelle et organisationnelle est considérable. Elle mérite d’être identifiée, enseignée, certifiée et valorisée. Une nouvelle économie du care est en train de naître. Nous devons donc changer de regard.

L’aidance ne doit plus être seulement considérée comme un coût social. Elle peut devenir un secteur d’activité, d’innovation et d’emploi. Une véritable économie du care est en train d’émerger autour du vieillissement, du handicap, de la maladie chronique, de la parentalité, de la santé mentale, de la longévité et des transitions de vie.

Elle concerne les services à la personne, mais dépasse largement ce secteur. Elle touche les entreprises. Les mutuelles. Les assureurs. Les institutions de prévoyance. Les collectivités territoriales. Les acteurs du logement. Les acteurs du numérique. Les organismes de formation. Les associations. Les professionnels de santé. Les entreprises de services.

Et demain, de nouveaux métiers encore à inventer.

C’est précisément pourquoi nous devons parler de filière. Une filière suppose une chaîne de valeur. Elle suppose des métiers identifiés. Des compétences, des formations, des certifications, des passerelles professionnelles, des employeurs, des financements, des perspectives de carrière, des données. Et une capacité à mesurer la valeur créée.

Et si l’aidance devenait aussi une formidable opportunité pour l’emploi des seniors ?

C’est ici que le sujet de l’aidance rejoint celui de l’emploi des seniors. La France cherche aujourd’hui à maintenir plus longtemps les seniors dans l’emploi, à valoriser leur expérience et à lutter contre leur sortie prématurée du marché du travail. Mais nous devons aller plus loin que le seul maintien dans l’emploi.

Nous devons également imaginer de nouvelles secondes parties de carrière. Des métiers dans lesquels l’expérience acquise au cours de quarante années de vie professionnelle devient une ressource. Des métiers où la maturité, la capacité d’écoute, la connaissance des organisations, la compréhension des relations humaines et l’expérience des transitions constituent un avantage.

Les données de la DARES montrent d’ailleurs que les aides à domicile et auxiliaires de vie figurent déjà parmi les métiers particulièrement présents chez les seniors en emploi. (DARES)

Mais il ne suffit pas de constater cette réalité.

Il faut l’organiser. Et surtout, il faut professionnaliser et revaloriser ces emplois.

Seniors Force Plus porte précisément une conviction essentielle : l’expérience n’est pas un coût à gérer mais une richesse à valoriser, notamment dans un contexte de vieillissement de la population active et de tensions sur les compétences. (Seniors Force Plus) La filière de l’aidance pourrait devenir l’un des terrains majeurs de cette nouvelle politique de l’expérience. Former des « professionnels de l’alliance »

Nous devons désormais réfléchir à de nouveaux référentiels de compétences.

Demain, pourquoi ne pas reconnaître des professionnels capables d’accompagner les familles dans les moments complexes de leur vie ?

Des professionnels qui ne seraient ni soignants, ni travailleurs sociaux, ni assistants administratifs, mais qui pourraient agir en complémentarité avec eux. Des professionnels de la coordination, de la relation, de l’organisation du quotidien, de la prévention, de l’orientation, de la médiation, de la mobilisation des ressources, des professionnels capables de devenir une véritable interface entre la personne, sa famille, l’entreprise et son environnement.

Nous pourrions ainsi imaginer différents niveaux de qualification :

-assistant ou accompagnateur de parcours de vie, coordinateur de parcours d’aidance, référent aidance en entreprise, coordinateur de solutions de répit, professionnel de l’accompagnement des aidants actifs, expert de la prévention de l’épuisement des aidants, manager de services de care, consultant en stratégie aidance et longévité ou encore responsable de politique aidance et care au sein des entreprises.

Cette architecture n’existe pas encore véritablement. C’est précisément pour cela qu’il faut la construire. Une filière, c’est aussi une politique de formation

La création d’une filière suppose un travail national sur les compétences.

Quelles compétences sont nécessaires ? Lesquelles existent déjà ? Lesquelles doivent être transférables ? Quelles certifications créer ? Quels diplômes faire évoluer ? Quelles passerelles proposer aux demandeurs d’emploi ? Comment permettre à des professionnels expérimentés de se reconvertir ? Comment reconnaître les compétences acquises au cours d’une vie d’aidant ? Comment articuler formation initiale, formation continue, VAE et reconversion ? Et surtout : comment rendre ces métiers suffisamment attractifs pour attirer durablement des professionnels ?

Nous ne pouvons pas construire la politique de l’aidance de demain avec les métiers et les modèles économiques d’hier.

L’urgence est aussi économique. Le vieillissement de la population va exercer une pression croissante sur nos besoins d’accompagnement.

La DARES et France Stratégie projetaient déjà, dans leur exercice « Les métiers en 2030 », une forte dynamique des métiers du soin et de l’aide aux personnes fragiles, avec environ 370 000 créations d’emplois entre 2019 et 2030 dans l’ensemble de ces professions. Les aides à domicile et les aides-soignants figurent parmi les métiers particulièrement concernés. (DARES)

La question n’est donc plus de savoir si des emplois seront nécessaires. La question est de savoir si nous allons les organiser, les qualifier et les valoriser. Car si nous ne le faisons pas, nous subirons. Nous subirons les pénuries de main-d’œuvre. Nous subirons l’épuisement des proches. Nous subirons les ruptures de parcours professionnels. Nous subirons les sorties prématurées de l’emploi. Nous subirons une augmentation des situations d’urgence. Et nous continuerons à financer les conséquences plutôt qu’à construire les solutions.

Faire de l’aidance un secteur stratégique pour la France

Nous appelons donc à l’ouverture d’un véritable chantier national. Ce chantier pourrait commencer par une étude prospective sur la filière professionnelle de l’aidance.

Une étude qui ne se limiterait pas à compter les aidants. Il faut cartographier les besoins.

Identifier les métiers existants. Repérer les compétences disponibles. Mesurer les tensions de recrutement. Évaluer les besoins territoriaux. Identifier les populations susceptibles d’entrer dans ces métiers. Étudier les possibilités de reconversion des seniors. Analyser les modèles économiques. Mesurer les impacts sur l’emploi des aidants. Calculer les gains potentiels pour les entreprises. Évaluer les économies potentielles pour les finances publiques.

Et surtout, construire plusieurs scénarios à horizon 2030, 2040 et 2050.

Nous avons besoin d’une prospective de l’aidance. Car une politique publique ne peut pas se construire uniquement à partir de l’urgence. Elle doit également anticiper. Un investissement qui peut créer de la valeur.

Il faut également changer notre manière de mesurer le retour sur investissement.

Combien coûte à la collectivité la sortie d’emploi d’un aidant ? Combien coûte une dépression ou un épuisement ? Combien coûte une hospitalisation évitable ? Combien coûte une rupture de parcours ?

Combien coûte la perte d’un salarié expérimenté pour une entreprise ?

Et à l’inverse :

Combien rapporte le maintien dans l’emploi ? Combien de nouveaux emplois une filière structurée pourrait-elle créer ? Combien de seniors pourrait-elle remettre en activité ? Combien de personnes éloignées de l’emploi pourrait-elle former ? Combien de parcours pourrait-elle sécuriser ? Combien de situations de crise pourrait-elle prévenir ?

Nous devons passer d’une logique de coût de l’aidance à une logique de retour social, économique et humain de l’investissement dans l’aidance. C’est une révolution culturelle. Mais c’est aussi une nécessité économique.

Les entreprises ont un rôle déterminant L’entreprise est l’un des premiers lieux où la transformation peut commencer. Elle doit pouvoir identifier les salariés aidants sans les stigmatiser. Elle doit proposer des solutions concrètes. Elle doit former ses managers. Elle doit intégrer l’aidance dans ses politiques RH, RSE, QVCT, diversité et inclusion.Mais elle peut aussi devenir un acteur de développement de cette nouvelle filière.

Pourquoi ne pas créer des fonctions de référents aidance ?

Pourquoi ne pas reconnaître des compétences acquises par les salariés aidants ?

Pourquoi ne pas imaginer des dispositifs de reconversion ou de transmission pour les collaborateurs seniors ?

Pourquoi ne pas développer des partenariats avec des organismes de formation et des acteurs spécialisés ?

L’entreprise peut devenir un véritable laboratoire de cette transformation. Une filière au service de la dignité Mais derrière les chiffres, les emplois et les modèles économiques, il y a une réalité plus fondamentale. La dignité. Celle de la personne âgée qui veut rester chez elle. Celle de la personne handicapée qui veut conserver son autonomie. Celle du parent qui accompagne son enfant. Celle du conjoint qui refuse de choisir entre aimer et travailler. Celle du salarié qui veut continuer à exercer son métier tout en aidant son proche. Celle du professionnel qui souhaite exercer un métier utile et reconnu. Et celle du senior qui ne veut pas être considéré comme une compétence devenue obsolète.

La filière de l’aidance pourrait précisément permettre de réunir ces aspirations.

-Prendre soin des personnes.
-Prendre soin des aidants.
-Prendre soin des professionnels.
-Prendre soin de l’emploi.
-Prendre soin de notre économie.

C’est cela, finalement, une politique du care à l’échelle d’un pays. Ne pas attendre que la crise nous oblige à agir. La France possède déjà une grande partie des ressources nécessaires. Des professionnels engagés, des associations, des entreprises innovantes, des collectivités, des organismes de formation, des chercheurs, des mutuelles, des assureurs, des institutions, des millions de personnes qui connaissent déjà l’aidance de l’intérieur.

Ce qui nous manque encore, c’est une vision commune, une architecture, une stratégie, une reconnaissance politique et un investissement collectif.

Nous proposons donc de lancer dès maintenant une mission nationale de préfiguration d’une filière professionnelle de l’aidance, réunissant pouvoirs publics, partenaires sociaux, entreprises, acteurs du médico-social, associations, organismes de formation, chercheurs et représentants des aidants.

Cette mission pourrait avoir quatre objectifs :

  1. Cartographier les métiers et compétences de l’aidance.
  2. Construire un référentiel national des compétences et des parcours de formation.
  3. Évaluer le potentiel de création d’emplois et de reconversion, notamment pour les seniors.
  4. Mesurer le ROI économique, social et territorial d’une politique ambitieuse de professionnalisation de l’aidance.

Cette démarche doit également permettre d’identifier les territoires pilotes capables d’expérimenter rapidement de nouveaux parcours.

Faire de la France un pays pionnier du care management.

Nous avons devant nous une opportunité historique. Nous pouvons continuer à considérer l’aidance comme une succession de problèmes individuels auxquels nous répondons au cas par cas. Ou nous pouvons décider d’en faire un secteur stratégique de notre économie et de notre cohésion sociale. Le vieillissement n’est pas seulement une contrainte démographique. C’est aussi une transformation profonde de nos besoins, de nos métiers et de nos modèles économiques. L’allongement de la vie crée de nouvelles responsabilités. Mais il crée également de nouvelles activités, de nouveaux emplois, de nouvelles compétences et de nouvelles formes de solidarité.

La France a su créer des filières industrielles, numériques, énergétiques ou aéronautiques lorsqu’elle a considéré qu’un enjeu était stratégique.

L’aidance mérite désormais la même ambition.

Il ne s’agit pas simplement de créer quelques nouveaux métiers. Il s’agit de construire une nouvelle économie de l’accompagnement. Une économie fondée sur la compétence, la dignité, l’innovation, la proximité et la prévention. Une économie capable de créer des emplois et de maintenir dans l’emploi. Une économie capable de donner une nouvelle place aux seniors. Une économie capable de soutenir les familles. Une économie capable de réduire la charge invisible qui pèse aujourd’hui sur des millions de personnes. Une économie, enfin, qui reconnaît que prendre soin n’est pas l’opposé de la performance.

Prendre soin est devenu une condition de la performance durable.

La France est face à un choix. Attendre que les tensions démographiques, les pénuries de professionnels et l’épuisement des aidants rendent la situation insoutenable. Ou anticiper.

Nous choisissons d’anticiper. Parce que derrière chaque aidant se trouve une personne. Derrière chaque personne aidée se trouve une histoire. Derrière chaque besoin se trouve une compétence à construire. Et derrière cette immense transformation démographique se trouve peut-être l’un des plus grands gisements d’emplois, d’innovation et de valeur sociale des prochaines décennies.

Il est temps de créer la filière professionnelle de l’aidance.

Pas demain. Maintenant.

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