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Culture d'entreprise

L’insidieux poison du « parler corporate »

Contre le langage corporate

Quand la phraséologie managériale intoxique les esprits, l’art de la parole se fait antidote.

C’est un sabir barbare gonflé de néant qui modèle les représentations de l’esprit, évidant la pensée par ses expressions creuses.

Y échapper ne relève ni de la révolte ni du silence, mais de l'exactitude retrouvée du mot juste, que seules la rhétorique et la dialectique permettent d'atteindre.

La phraséologie managériale et la fabrication du pensable

Elle porte les stigmates d’une certaine décomposition.

Elle proscrit toute prise de distance de l’empire de l’aseptisé et de l’abstrait.

Elle sacralise un récit où le charabia des officines du développement personnel et un globish de contrebande maquillent l’infiniment vide, voire le mensonge.

Elle n’est pas le prototype d’un abêtissement nouveau, mais l’aboutissement d’un processus régulier d’abaissement de l’intelligence individuelle et collective, conduisant au corsetage des imaginaires, au façonnage des univers symboliques et au chloroforme de la critique.

La phraséologie managériale n’est qu’un suintement sournois, annonciateur d'un flot qui le dépasse.

Elle véhicule une sorte d’impensé, s’infiltre, comme une inondation sourde, perce les cuirasses goutte à goutte, les effrite par imprégnation, puis se loge au cœur des êtres et engourdit leurs esprits, au point de dresser leur perception et de borner leur rapport au monde.

Aucune instance unique, aucune influence coercitive, aucun désir d’interdire ou d’épurer ne l’impose.

Par son jargon raide et son sabir qui esthétise même ses truismes, elle ne prétend pas mieux dire le réel, mais l'évacuer, s'en exonérer, peut-être le raconter tel qu'elle voudrait qu'il soit, en essorant les mots jusqu'à ce qu'ils en perdent leur sens.

Entrez en entreprise et vous serez submergés par les enflures de ses slogans moisis, coulés dans le gaufrier de balivernes donnant l'illusion qu'il n'est plus nécessaire de réfléchir.

Tous les discours, les supports de communication comme les non-dits codifient cette nouvelle mystique qu’on appelle la « culture d’entreprise » bardée de valeurs qui fonctionnent comme une liturgie profane.

Elles distribuent les mots d’ordre, organisent les postures, orientent l’action pour rendre acceptable l’ordre qui la commande, prêtent à l’adhésion les apparences d’un élan intérieur et dictent une syntaxe morale à recevoir comme un engagement.

Le langage utilisé colonise la pensée en s’installant par répétition, par familiarité, par renoncement successif à regarder ce qui résiste à un vocabulaire convenu.

Il arrive à composer une galaxie de substitution dans laquelle les décisions paraissent naturelles, les contradictions deviennent inaudibles et les injonctions se présentent sous les dehors rassurants de l’évidence.

Faire partie d’une organisation signifie donc jouer un rôle dans une pièce dont nul n’a véritablement écrit le texte, mais dont tous semblent connaître les répliques, s’appuyant sur des expressions qui tracent les frontières du pensable, pour déterminer, enfin, ce qui peut être conçu.

Le piège du dire comme il faut

Prenez le verbe d’un dirigeant qui annonce une « transformation stratégique », celui d’un manager qui s’adresse à ses équipes à propos d’une « transition organisationnelle », ou encore celui d’une RH qui explique tout sur la « mobilisation des talents ».

Décorrélez les mots de leur contexte managérial et vous saisirez que la « Diagonale du vide » traverse leurs tempes.

Vous conviendrez de la pauvreté, voire de l’absurdité de cette phraséologie, au regard du sens commun, de l’étymologie et de la rigueur sémantique.

Si ce langage, laid et plus méchant que l’intention qu’il camoufle, est rarement questionné, c’est parce qu’il est difficile de résister à la tendance grégaire.

L’habileté à le manier dénote un désir d’appartenance au collectif, tout en berçant l’illusion de s’y distinguer et de s’y fondre, à la fois.

De plus, un volapük chevrotant de mots-valises bien choisis est confortable : il meuble, impressionne, sonne moderne et, dans sa façon dégoulinante d’onctuosité de tout euphémiser ou connoter positivement, il se plie à la condition implicite de ne jamais heurter l’auditoire.

Tous ceux dont les fonctions réclament de s’exprimer au nom de leur organisation se trouvent alors pris dans une double tenaille, quand ils ne sont pas agités par un élan qui jaillit d’un ébranlement intime.

D’un côté, le moule qui oblige à caler leur parole dans cette phraséologie, s'ils souhaitent rester audibles. De l’autre, le soupçon que ce même moule fait peser sur eux et qui révèle la défiance de ceux qui écoutent : ces formules éprouvées ont déjà servi à tant d’autres, sans y croire, qu’ils cessent d’y distinguer la conviction réelle de son double appris.

Ceux dont l’esprit critique incite à s’extirper du chaudron des bégaiements de ce langage ; ceux qui n’arrivent plus à faire mine de s’adresser à l’intelligence des gens, alors qu’ils en étouffent la pensée ; ceux qui face à un réel qui cogne constatent les dégâts engendrés par les discours séduisants sur un réel fantasmé, se taisent parce qu’ils n’ont pas la langue qui rompt avec le prêt-à-penser.

Rhétorique et dialectique : la voie du mot juste

« Délivrer » une parole en entreprise n’implique aucun affranchissement et scelle, au contraire, sa fabrication.

Avant de circuler, chaque propos est retouché comme une pièce qu’on ne laisse jamais quitter l'atelier à l'état brut : poncée de ses aspérités, polie jusqu'à l'inoffensif, ajustée au gabarit du récit déjà en place.

Puisqu’il n’adhère pas à la réalité, il ne délivre que ce qu’il en reste une fois qu’il renonce à accrocher quoi que ce soit, et c’est bien ce reste que l’on convient d’appeler « parler corporate ».

Dans ces conditions, « avoir droit à la parole » ne désigne jamais un droit de dire, mais une admission conditionnelle dans un système où seul peut s'exprimer ce que ce même système préalablement valide.

Et pourtant, le pouvoir du langage sur la pensée, celui que la phraséologie exploite pour farder le réel, porte en lui sa propre réversibilité.

C'est ici que l'art de la parole, entendu dans son sens le plus ancien, entre en jeu.

Non comme un supplément d'élégance apposé après coup sur un propos déjà élaboré, mais comme LA discipline même qui permet à ce propos de naître, sans compromis avec la précision et le sens des mots.

Entre le mot qui recouvre et le mot qui nomme, la différence est de nature.
Le premier cherche sa conformité à un modèle préexistant.

Le second, son exactitude à l’égard de la situation singulière qu'il porte, et son adresse à celui, tout aussi singulier, qui doit l'entendre.

Thomas Hobbes appelait à ne pas se laisser empêtrer dans les mots comme l’oiseau dans la glu ; revenons donc à la recherche du mot juste, à celui qui suppose de regarder le réel en face avant d'en décider la formulation.

Cette exigence en entraîne une plus décisive encore pour les organisations qui se prétendent responsables, dans un écosystème condamné à construire des ponts vers la complexité des mécanismes et des êtres.

Une parole « corporate » ne rencontre jamais de résistance.

Lisse par construction, elle glisse sur tout désaccord sans jamais l'affronter ni rien déplacer.

Une parole rhétoriquement et dialectiquement construite fait l'inverse, car elle avance au sein d’échanges contradictoires, là où le désaccord n’a rien d’une désertion et où sa clarification est déjà considérée comme une finalité désirable.

Cette parole qui naît de cet étrange affinage de la cervelle, nécessitant qu’on se frotte même à ce qui nous déplaît le plus, se déploie dans une langue qui engage beaucoup de soi, incarne une puissance d’être, fait appel à la justesse des termes, à la logique des argumentations et à la vigueur des opinions.

Une organisation se juge à la qualité des paroles qu'elle rend possibles.

Lorsque le réel déborde les représentations qu'elle se donne, la parole travaille pour défaire la clôture du déjà-pensé et ouvrir un espace où chaque mot redevient responsable de ce qu'il désigne.

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