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Gestion des talents

Quel est votre rapport à l’étranger ?

Oser rencontrer l'étranger

« Vous avez un profil de 4ème de short-list » m’a dit un recruteur un jour, voulant dire que mes compétences étaient incontestables, mais que l’étrangeté de ma carrière me condamnait à n’être jamais interviewé pour un besoin de poste. Et dans un registre connexe, j’ai été victime dernièrement, à plusieurs reprises, d’un « biais d’attribution » cognitif : mes interlocuteurs ont voulu croire que je serais un coach ou un consultant, ne disposant visiblement pas de la catégorie « philosophe-praticien » pour identifier ce que je fais.

Ceci m’a fait penser à l’Odyssée d’Ulysse, tel que le film réalisé par Christopher Nolan le dépeint, où le héros et son équipage navigue d’île en île — paysage familier — et rencontrent des êtres étranges. C’est alors qu’au lieu de chercher à les connaître, s’en étonner, ces grecs restent obnubilés par leur projet de retour à Ithaque, et ont alors des comportements de pillards, d’agresseurs, d’hostilité. Au lieu que l’étranger soit un autre soi-même qu’on accueille en touriste venu nous visiter, ces grecs sont des aliens pour les paisibles habitants de ces contrées. Il n’est donc que justice que Circé les transforme en pourceaux.

La problématique semble alors double : se connaître et se comprendre soi-même, et être capable de connaître ou reconnaître l’autre, cet étranger que nous rencontrons. Heidegger employait le terme de « Selbstverständnis » pour désigner cette conscience de soi objective ; il semble que nous pourrions nommer « Fremdverständnis » cette compréhension d’autrui vu comme étrange, plus que comme un simple étranger. L’intérêt étant de s’expliquer à celui que l’on rencontre, dire ce que nous sommes, tout en tenant compte de l’objectif qu’il peut avoir, avec une éventuelle tendance à nous réifier pour sa cause qu’il juge plus importante que la curiosité envers nous-même.

On m’objectera alors que ce problème est déjà traité avec l’injonction « Présentez-vous » au début d’un entretien en vue d’embauche. Mais les candidats ont-ils assez de Selbstverständnis pour le faire, et la conscience qu’ils peuvent paraître étrange à des gens qui semblent leur être identiques ? Comment arbitreront-ils entre leur authenticité et leur propre objectif, qui peut être avant tout d’être embauché pour avoir un salaire, plus que dans un but transcendant de réaliser quelque chose ? Ainsi, dois-je me présenter en « philosophe praticien » au risque qu’on ne sache pas ce que je fais, ou me travestir pour me draper dans une image rassurante, bien que mensongère ?

Alfred Schütz (Der sinnhafte Aufbau der sozialen Welt, 1932) décrit comment tout acteur social comprend autrui non pas en accédant à sa singularité, mais en le rapportant à des types puisés dans son Wissensvorrat (stock de connaissances disponibles, sédimenté par l'expérience et la culture professionnelle). Ce n'est pas une erreur de perception — c'est le mode normal de la cognition sociale : comprendre quelqu'un, c'est d'abord le typifier.

Or je pense que pour établir un tel « Wissensvorrat », il faille commencer par rencontrer quelques cas chez qui il peut y avoir une ressemblance. Mais tout le monde n’a pas nécessairement l’opportunité de rencontrer beaucoup de gens pour élaborer une telle nomenclature. Et par ailleurs il y a manifestement une tendance au rejet de l’étrange. Lorsque l’individu rencontré ne correspond à aucun des types familiers avec lesquels on a l’habitude d’interagir, la réaction est le rejet ou l’hostilité plutôt que la curiosité envers cette singularité. Une part de la difficulté étant la disponibilité pour prendre le temps de faire connaissance.

Ainsi, il pourrait être opportun de commencer par identifier ce que l’on fait (eg. « j'aide les organisations à formuler ce qui, dans leur culture, échappe aux connaissances classiques ») avant de tenter de trouver une dénomination (eg. « philosophe-praticien ») qui définit cette fonction. De là, au lieu d’un « Présentez-vous », la question deviendrait « Que faites-vous » ou, plus précisément, « À quoi servez-vous dans une entreprise ». En termes de Selbstverständnis, ceci conduirait à un besoin d’introspection bien mieux structuré.

Et en termes de pratique de recrutement, il s’agirait de commencer par des questions à but descriptif avant de poser celles à but typologique. Ne pas laisser le candidat, surtout s’il est jeune et peu expérimenté dans ce type d’entretiens, avec une liberté poétique dans laquelle il risque de se perdre. Et à l’inverse, en ayant été brillamment coaché, un candidat peut exceller dans l’entretien et s’avérer être inepte à son emploi. Le Wissensvorrat prend du temps à se construire, c’est en cela que se constitue l’expertise du recruteur.

Partant de là, il serait honnête d’informer les candidats préalablement à un entretien des questions qu’on va leur poser. Pour une raison qui m’échappe, on s’emploie plus à mesurer leur intuition que leur réflexion. Ceci tendrait à vouloir croire qu’une entreprise et ses interlocuteurs — managers et recruteurs — ne devraient pas sembler mystérieux au candidat. Alors qu’on est dans un besoin de Fremdverständnis réciproque, tout devrait paraître familier dans cette rencontre. Personne ne veut croire qu’il puisse apparaître comme un alien aux yeux des autres.

En conclusion, le film de Christopher Nolan, adapté d’Homère, montre l’homme sous un jour sombre, néfaste, et aucun employeur ne voudrait avoir affaire à de tels candidats, sauf à être lui-même un pillard, un aventurier. Dans un tel univers, les puissants non seulement règnent sur les faibles, mais en plus ils les exploitent, sous couvert de doctrines réputées d’ordre divin. Alors que dans la pratique, le visiteur est le plus souvent à la merci de son hôte. Ainsi en va t’il aussi des candidats qu’on croit à la merci des recruteurs.

Cette inversion mérite d'être poussée jusqu'au bout de sa source homérique. L'accueil de l'étranger, la xénia, n'était pas chez les Grecs une politesse facultative mais une institution sacrée, placée sous la protection de Zeus Xénios lui-même — et c'est celui qui la viole, non celui qui la sollicite, qui s'expose au courroux divin. Dans presque tout le reste de l'Odyssée — chez les Phéaciens, chez Eumée le porcher, chez Ménélas — c'est l'hôte qui est jugé : à sa capacité de reconnaître, dans l'inconnu qui se présente à sa porte, un dieu déguisé, un roi méconnaissable, quelqu'un digne d'égard avant même qu'on en sache le nom.

Le Cyclope n'est monstrueux ni parce qu'il est étrange ni parce qu'il est puissant, mais parce qu'il renverse cette obligation et dévore ceux qu'il devait nourrir. Si l'on file la métaphore jusqu'au bout : ce n'est peut-être pas au candidat de prouver qu'il mérite d'être reçu, mais à l'entreprise de prouver, par la qualité de son écoute, qu'elle est digne d'accueillir quelqu'un dont elle ignore encore tout. Recruter, ce serait alors moins évaluer un étranger que se rendre digne, en tant qu'hôte, de la rencontre qu'on lui propose.

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