Au travail aussi, parler de soi fait du bien. Et après ?
« Parlez-moi d'moi, y’a qu’ça qui m’intéresse ! »
Nous en avons l’intuition : c’est délicieux d’avoir quelqu’un qui nous écoute. D’ailleurs, beaucoup d’entreprises invitent les salariés à « prendre la parole ». Ateliers QVCT, espaces d'échange, temps de partage ... ça fait du bien. Mais ces séances, souvent appréciées, ont-elles changé quelque chose au travail ?
Pas si sûr.
On paierait presque pour parler de soi
Les études le confirment : nous consacrons 30 à 40 % de nos conversations à parler de nous.
Est-ce que ça fait des humains de gros narcissiques ?
Non coupables, m’sieur Freud ! Un plaisir aussi facile à cueillir, avouez que c’est tout simplement tentant !
Deux magiciens fouineurs ont mené l’enquête : Tamir et Mitchell. En 2012, ces chercheurs de Harvard ont voulu savoir pourquoi nous parlons autant de nous. Ils ont installé des volontaires dans un scanner et leur ont posé des questions, tantôt sur eux-mêmes, tantôt sur d'autres personnes.
Et pouf ! Parler de soi active des zones du cerveau associées à la récompense !
Mieux encore, dans une autre expérience, ces chercheurs proposaient aux participants quelques centimes pour répondre à des questions sur eux, ou sur d’autres, avec des sommes variables. Que croyez-vous qu'ils ont choisi ? Eux-mêmes, quitte à gagner moins d'argent !
Attention, je ne dis pas « tout le monde, et à chaque fois » : oui, certains détestent se confier, d'autres regrettent d'en avoir trop dit.
Mais en moyenne, se raconter fait du bien.
Le double robinet du plaisir en ateliers d’échange
Et ce n’est pas le seul plaisir en jeu. Il y a aussi celui d’être écouté, accueilli, reconnu par les autres. Les psychologues Roy Baumeister et Mark Leary en ont fait un besoin fondamental : le besoin d’appartenance. Nous avons besoin de compter pour un groupe, d’avoir une place.
Or que se passe-t-il dans un atelier d’échange ? On parle de soi, et on est écouté par d’autres. Le double robinet est grand ouvert : celui de se raconter, et celui d’appartenir.
Parler de soi, c'est donc agréable en soi. Et ça l'est encore plus quand on le partage avec quelqu'un.
Pas étonnant qu’on en ressorte souvent avec la banane.
« Parole-plaisir » ou « parole-changement » ?
Donc ces moments apportent du plaisir, ce n’est pas rien. Mettre des mots sur ce qu'on vit, découvrir qu'on n'est pas seul à galérer, entendre comment les autres s'y prennent : c'est précieux. Pour des salariés qui manquent souvent d'endroits où s'exprimer, c'est même rare. Et un espace de soutien n'a pas besoin de déboucher sur une décision pour avoir de la valeur. Avoir été écouté, ça compte.
Mais certains dispositifs promettent davantage : améliorer le travail, régler des difficultés, faire bouger l'organisation.
Et là, ça peut coincer, car exprimer un problème ou le résoudre, ce n'est pas tout à fait la même chose.
En fin de séance, les participants repartent plus ou moins satisfaits, certains déjà avec un petit doute sur la suite. La fiche d'évaluation est bonne. Tant mieux pour les organisateurs et les participants ! Elle dit que l'expérience a été bien vécue.
Mais elle ne dit pas, à elle seule, que quelque chose a changé dans le travail. Et comme parler de soi est agréable presque à coup sûr, une bonne note ne permet pas de distinguer un atelier utile d'un atelier simplement plaisant.
Quelques semaines plus tard, la question surgit chez les participants : « Et alors, nos propositions, elles sont passées où ? » Le danger est là : le soulagement stérile.
On s'est senti mieux, et rien n'a bougé. C’est dangereux. Car inviter des gens à s'exprimer, c'est leur faire une promesse implicite : si on me demande mon avis, c'est qu'on va en faire quelque chose. Quand rien ne revient, la parole se retourne contre ceux qui l'ont sollicitée.
Attention à l’effet boomerang ! La phrase qu'on entend alors, tous les formateurs la connaissent : « On nous a déjà fait parler. » Et la fois suivante, on parle moins. Ou plus du tout. On a même un zeste de rancœur et de cynisme qui pointe son nez.
Une consultation de l’Anact menée en 2025 auprès de plus de 2 600 personnes va dans ce sens. Parmi celles qui parlent rarement de l’organisation de leur travail, près de la moitié l’expliquent ainsi : « Ce type de sujets a déjà été abordé et cela n’a rien donné. » Et quand on demande aux manageurs pourquoi ces échanges sont utiles, leur première réponse est… que les salariés apprécient de pouvoir s’exprimer. Ce n’est pas un sondage représentatif, mais ça donne une idée.
Et puis il y a une question d'éthique. Sans faire de procès d’intention : une fois qu’on sait que parler de soi fait du bien presque à coup sûr, on ne peut plus confondre ce bien-être avec un résultat. Ouvrir un temps de parole pour faire retomber la pression, sans aucune intention d'en tirer quoi que ce soit, c’est se servir de la parole des gens.
Or cette parole engage : se confier au travail, c'est se rendre vulnérable. Ce qui se dit dans la salle mérite d'être protégé, et pris au sérieux.
Donner une suite à la parole
Pas besoin d'un budget pharaonique pour éviter l'effet boomerang. Trois gestes suffisent souvent.
- Dire pourquoi on parle. Avant la séance, annoncer la couleur. On se réunit pour se soutenir ? Pour comprendre un problème ? Pour faire des propositions ? Et qu'est-ce qui sera transmis, à qui ? Un espace de pure expression, c'est très bien, à condition de ne pas promettre autre chose.
- Revenir vers les participants. Ce qui est retenu, ce qui doit être arbitré, ce qui ne se fera pas, et pourquoi. Un « non » expliqué abîme beaucoup moins la confiance qu'un long silence.
- Regarder ce qui a bougé. Quelques semaines plus tard, ne pas redemander si c'était sympa, mais ce qui a été compris, essayé, obtenu, et ce qui reste bloqué. Ça ne prouve pas tout. Mais c'est un tout autre signal qu'une fiche remplie le sourire aux lèvres.
C'est d'ailleurs tout l'esprit des espaces de discussion sur le travail promus par l'Anact : parler du travail réel, et brancher cette parole sur des décisions.
Parler de soi fait du bien, et c'est tant mieux. Mais un dispositif se juge à ce qu'il promet.
S'il promet seulement d'écouter, l'écoute suffit. S'il promet de changer le travail… il reste à tenir la promesse.
