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Technologies RH

CV rédigés avec l’IA : qu’en penser ?

IA et recrutement

Faut-il s’en méfier ou changer de méthode d’évaluation ?

Un CV assisté par l’IA est un document que le candidat a rédigé, reformulé ou optimisé à l’aide d’un outil d’intelligence artificielle générative : choix des mots, structure, adaptation à l’offre, parfois création complète du contenu. À ce titre, il brouille la lecture des candidatures, puisque la qualité de la forme ne renseigne plus ni sur l’effort fourni, ni sur la compétence. Comment continuer à évaluer sereinement, sans traquer l’IA ni en subir les effets, grâce à des preuves de compétences et à un cadre clair ?

Les entreprises reçoivent davantage de candidatures, mieux écrites, et de plus en plus semblables. Deux réflexes s’installent : la suspicion envers le candidat qui a utilisé l’IA, et l’achat d’outils censés la détecter. Tous deux déplacent le problème sans le résoudre.

Le véritable enjeu n’est pas de savoir qui a écrit le CV, mais ce que le CV permet encore de prouver. Recruter à l’ère de l’IA ne signifie pas durcir le tri : cela signifie accepter que le document ne suffit plus, et organiser ailleurs la preuve de la compétence.

Quand tout le monde écrit bien, le CV cesse d’informer

Pendant longtemps, la qualité d’une candidature a joué le rôle de signal : soigner une lettre, adapter un CV à chaque offre, cela demandait du temps, et ce temps disait quelque chose de la motivation et de la maîtrise du candidat. L’IA générative a fait chuter ce coût. Selon une enquête du cabinet Robert Walters, 35 % des candidats répondants utilisent parfois ou fréquemment l’IA pour postuler, tandis que 74 % des entreprises constatent une hausse du nombre de candidatures, tout en déplorant la difficulté à trouver des profils réellement qualifiés. (Robert Walters, relayée par L’Écho du mardi)

La perception va même plus vite que l’usage. En Belgique, l’étude de Partena Professional (avril 2026) indique que 53 % des employeurs pensent qu’une majorité de candidats utilisent l’IA dans leur candidature, alors que 15,8 % des salariés interrogés déclarent y avoir recours pour rédiger leur CV. (Partena Professional) Autrement dit, la suspicion progresse plus vite que la pratique, et elle s’applique à tous les candidats, y compris à ceux qui n’ont rien automatisé.

Les économistes Anaïs Galdin et Jesse Silbert ont documenté le mécanisme sur la plateforme Freelancer.com, où se recrutent des missions de développement. Avant l’arrivée des modèles de langage, un indicateur mesurant l’adaptation d’une proposition à l’offre prédisait l’embauche, ce qui n’est plus le cas depuis. Dans leur simulation d’un marché où l’écrit ne signale plus rien, les travailleurs du quintile supérieur de compétence seraient embauchés 19 % moins souvent, et ceux du quintile inférieur 14 % plus souvent. (arXiv) Le résultat est modélisé et propre à un marché précis, mais la logique se transpose : quand le texte ne coûte plus rien, il ne distingue plus rien.

Pourquoi la chasse à l’IA est une impasse

Face à cet afflux, la tentation est de détecter. Or les détecteurs de textes générés par IA sont loin d’être fiables : des chercheurs de Stanford ont montré, dans la revue Patterns, que ces outils classent à tort comme “générés par une machine” une proportion élevée de textes écrits par des personnes dont l’anglais n’est pas la langue maternelle. (arXiv) L’étude porte sur l’anglais, mais l’enseignement vaut pour tout tri fondé sur le style : il pénalise d’abord ceux dont l’écrit est déjà un obstacle, et il expose l’entreprise à un risque de discrimination difficile à justifier.

Il y a aussi une question d’équité plus large. Pour de nombreux publics éloignés de l’emploi, l’IA est devenue la première aide à l’écriture réellement accessible, là où l’on payait hier un tiers, ou bien l’on renonçait à candidater. Sanctionner l’usage revient alors à sanctionner l’accès à l’aide. La bonne question n’est pas “qui a écrit ce CV ?”, mais “le candidat peut-il se porter garant de ce qu’il contient ?”.

Déplacer la vérification de l’écrit vers l’échange et la mise en situation

La réponse la plus robuste consiste à traiter le CV comme un document de contexte, puis à vérifier ailleurs. En entretien, il s’agit de demander au candidat de développer deux ou trois éléments précis de son parcours (un projet, un résultat, un outil utilisé), avec des questions sur le contexte, les contraintes, les arbitrages et ce qu’il referait autrement. Un parcours vécu se raconte avec des détails qu’aucun texte généré ne contient, et l’écart apparaît vite, sans accusation.

La seconde brique est une mise en situation courte, évaluée avec une grille partagée, comme je l’évoquais à propos des ATS. Elle rend visibles des compétences transférables, y compris chez les reconversions et les autodidactes, et elle fonctionne quelle que soit la façon dont le CV a été rédigé.

La troisième consiste à expliciter la règle du jeu. Une offre qui précise que l’IA est acceptée pour la mise en forme, tout en rappelant que chaque ligne doit pouvoir être expliquée en entretien, réduit les malentendus et installe la confiance dès le premier contact.

Les compétences comportementales, angle mort de tous les CV

Bien avant l’IA, le CV disait peu de choses sur la coopération, la gestion de l’erreur, la prise de décision sous contrainte ou la persévérance. Ces compétences s’observent en action, rarement dans un texte. La mise en situation ludique, courte et cadrée y répond bien : un objectif clair, des contraintes réalistes, des interactions, puis un retour partagé. C’est la logique des dispositifs que nous développons chez RETROCORP, où le jeu sert de situation d’observation : le candidat agit, l’évaluateur observe avec une grille, et la discussion qui suit porte sur ce qui s’est réellement passé.

À l’heure où l’écrit se banalise, ce type de preuve prend une valeur particulière : il se produit en direct, et il est difficile à déléguer à un assistant.

Accompagner l’usage plutôt que le prohiber

Pour les structures d’accompagnement (missions locales, PLIE, organismes de formation, cabinets RH), l’enjeu est différent : il s’agit d’aider des candidats à valoriser des parcours parfois peu linéaires, et l’IA peut y contribuer à condition d’être encadrée. Le candidat apporte ses expériences réelles, l’outil propose des formulations, le professionnel vérifie la cohérence, et le candidat s’approprie le résultat. Une règle simple s’impose : une ligne que la personne ne sait pas expliquer n’a pas sa place dans son CV.

C’est dans cette logique que nous développons CV Quest, un outil destiné aux professionnels de l’accompagnement pour produire CV, lettres de motivation et profils LinkedIn : le professionnel reste dans la boucle, et le candidat reste l’auteur de son parcours. Les recruteurs y gagnent des documents plus lisibles, dont le contenu a été discuté avec la personne.

Un cadre à respecter côté recruteur

Lorsque l’entreprise utilise elle-même l’IA pour trier ou classer des candidatures, elle entre dans un cadre précis. L’AI Act range les systèmes d’IA utilisés pour le recrutement et la sélection parmi les systèmes à haut risque. (AI Act Service Desk) Les obligations correspondantes (gestion des risques, documentation, supervision humaine) ont été reportées au 2 décembre 2027 par le Digital Omnibus, mais ce report change l’échéance, pas la qualification. S’y ajoutent le RGPD, dont l’article 22 encadre les décisions fondées exclusivement sur un traitement automatisé, et le guide recrutement de la CNIL, qui rappelle les exigences de finalité, de minimisation et d’information des candidats. (CNIL)

Concrètement, trois principes suffisent pour démarrer : ne jamais écarter un candidat sur le seul soupçon d’usage de l’IA, documenter les critères de tri, et conserver une décision humaine explicable.

Évaluer un document ou évaluer une personne ?

Le CV assisté par l’IA n’est pas tant une menace qu’un révélateur : il montre ce que valait déjà un document écrit pris seul. La voie praticable consiste à garder le CV comme point de départ, à organiser la preuve par l’échange et la mise en situation, à accompagner les candidats plutôt qu’à les soupçonner, et à encadrer l’usage des outils côté recruteur.

La question à poser lors du prochain recrutement est simple : votre processus évalue-t-il la qualité d’un document, ou la capacité d’une personne à faire le travail ? Et si l’IA, en rendant le CV parfait pour tout le monde, nous obligeait enfin à y répondre ?

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Références et sources

Robert Walters, enquête sur les candidats et les recruteurs, relayée par L’Écho du mardi (15 avril 2026).

Partena Professional, “IA & recrutement : révolution ou évolution ?” (avril 2026).

Galdin, A. et Silbert, J., “Making Talk Cheap: Generative AI and Labor Market Signaling” (novembre 2025).

Liang, W. et al., “GPT detectors are biased against non-native English writers”, Patterns (2023).

Règlement (UE) 2024/1689 (AI Act), annexe III, et règlement dit “Digital Omnibus” (2026) reportant au 2 décembre 2027 les obligations des systèmes à haut risque de l’annexe III.

Règlement (UE) 2016/679 (RGPD), article 22.

CNIL, “Guide recrutement”.

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