La retraite, bifurcation ou continuum de vie ?
Beaucoup la désirent tant qu’ils sont en activité ; et quand ils sont à la retraite, un sentiment indéfinissable s’installe. Des projets ont été mis en place. A nouveau, ils sont « hyper occupés, comme tous les retraités, c’est bien connu ». Mais cela ne suffit pas. Qu'est-ce qui manque à leur vie ?
La retraite questionne plus que la perte du travail
Quand on va partir « à la retraite », on a coutume de mettre l’accent sur les rapports parfois difficiles que l’on entretient avec certains collègues, « Vivement que je ne vienne plus au bureau et que je me lève le matin pour voir leurs têtes ! » Parfois, l'ennui du métier a gagné sur le désir d’être reconnu dans son entreprise. La fatigue s’installe ; on n’a plus les mêmes capacités à 64 ans qu’à 40. « Soulever des charges lourdes sur le chantier commence à me peser et je n‘arrive pas à soigner mon mal de dos mais je n’en parle pas au chef de chantier, il dirait que je suis trop vieux » On entend également des réflexions comme celles-ci : « J’aimerais profiter enfin de la vie. Me consacrer à des activités plaisantes, voir mes enfants et mes petits-enfants ; et jouer à la pétanque (ou tout autre activité) avec mes amis »
Toutes ces évocations (non exhaustives) concernent la situation de travail et les différents éléments qui la composent : les relations professionnelles, les gestes quotidiens ou les habitudes de vie.
Départ obligé, les arcanes de la Loi ne laisseront pas à la personne le choix de décider de partir ou de rester au travail. Elle s’engagera sur un aiguillage irréversible de sa vie, « la retraite ». A-t-elle déjà pensé au rapport qu’elle entretient avec son travail ? Continue-t-elle d’y aller par routine ? Ou est-ce que ce fait a commencé à lui poser problème ? La réponse a cette question prédictive pointe l’état mental avec lequel elle abordera la période de la retraite. Regrettera-t-elle ou fuira-t-elle ses collègues, son manager, et/ou son métier ?
- A-t-il déjà envisagé sa vie après le travail ?
La retraite ou la perte de l’identité sociale
Certains d’entre nous accusent le passage à la retraite comme la perte de leur identité sociale. L’abandon de leur rôle professionnel matérialisé par un poste ou un grade dans la hiérarchie du travail qui ne sera plus reconnu par les autres, dessine un cadre de vie où les repères disparaissent, même si l’on est soulagé d’abandonner les contraintes professionnelles. Une crainte s’installe, celle de voir s’effilocher la comète de la représentation de Soi par les autres, sans que l’on puisse s’y accrocher…
Pour les hyperactifs, ceux qui ne restent pas en place, ils imaginent que leur vie de retraité continuera de la même façon que leur vie professionnelle. Alors, ils multiplieront les activités accessoires et ils penseront que les relations amicales forgées au travail seront suffisamment solides pour résister à l’éloignement des situations de vie.
Pour exemple, je me souviens d’un employé de Mairie dans une petite bourgade, indispensable à ses concitoyens tant qu’il était en poste. Il pensait que les uns et les autres viendraient le voir dès qu’il serait à la retraite. Le flot des visites s’est tari quelques mois seulement après son départ. Il ne l’a pas accepté et a décidé de partir définitivement deux ans après…
Pourquoi être forcé de se retirer quand on a toujours l’envie d’être reconnu socialement et que l’on dispose encore de la forme nécessaire ? Pour quelle raison abandonner les multiples décisions professionnelles qui vous font croire que l’on est utile…
- La perte de l’identité sociale est-elle liée à la perte de la faculté de décider pour les autres ?
La retraite une histoire de statut et non d’âge
Personne ne reprochera son âge à un politique ou à un chanteur quand on qualifiera de vieux le salarié qui arrive à l’âge fatidique de la retraite. La capacité cognitive des retraités serait-elle dépendante de leur posture sociale ? Le président américain approche les 80 ans. Celui de la Russie a dépassé l’âge de la retraite. Le Président de Gaulle l’avait aussi dépassé alors qu’il était en poste. Charles Aznavour plaisantait sur son âge quand il déclarait « …qu’il ne fallait pas laisser un grabataire monter sur scène » ; et la chanteuse Sylvie Vartan a fait les adieux à son public à 82 ans…
- Le statut gomme l’âge des personnes reconnues socialement.
A l’inverse, la retraite pourra se transformer en un épisode de vie où l’on sera identifié socialement. Pour exemple, lors d’une intervention chez un ensemblier de voitures, je me souviens de la rencontre avec un ouvrier « dit » spécialisé. Toute sa vie, il avait répété le même geste, lustrer la carrosserie de la berline qui allait être commercialisée. Seules les voitures changeaient ! Etonnée, je l’avais questionnée sur la répétition de sa tâche. Il ne s’en plaignait pas et même, celle-ci lui donnait l’occasion de réfléchir à son activité de Président d’une association de pêche à la truite. Il pensait aux actions qu’il allait entreprendre avec ses adhérents le Week-end suivant. Pour lui, la retraite avait l’accent d’une libération de la contrainte travail, une opportunité chèrement gagnée de devenir ce qu’il avait toujours été, un décideur associatif.
- Parfois, la retraite apporte un statut social reconnu, ce qui ne peut que questionner l’employeur sur la pertinence de l’utilisation des capacités de ses subalternes !
La retraite une bifurcation de vie ou un repli sur soi désiré
La retraite se définie par le fait de quitter un endroit. En 1570, Montaigne parlementaire à Bordeaux, décide de laisser tomber sa charge et de se retirer dans sa propriété. Il avait 38 ans. Il profitera bien de sa retraite et rédigera ses « essais ».
Montaigne fut le premier « néo-retraité » conscient de l’histoire. Dans le livre I de ses essais intitulé « De la solitude » il écrit : « C’en est assez de vivre pour autrui, vivons pour nous au moins ce bout de vie » Loin de lui l’idée de critiquer l’engagement professionnel, le collectif de travail ou la tâche bien faite, il fut en fait le premier « néo-retraité » à faire la part des choses entre l’implication dans la matérialité des activités et l’attention portée déjà à soi et à ses proches.
Stoïcien à son époque, Montaigne était conscient du fait que le temps lui était compté pour préparer son « Grand départ ». Il souhaitait tisser des liens entre tous les évènements de sa vie et y réfléchir. Pour lui cette période n’était pas supérieure à une autre. Simplement, il avait choisi cette voie. Il écrit “ Plions bagage, et prenons bien vite congé de la compagnie ; dépêtrons-nous de ces liens contraignants qui nous entraînent ailleurs et nous éloignent de nous-mêmes ”.
Transformer le cours du temps et l’espace de sa vie du jour au lendemain à cause de (grâce à ?) la retraite est illusoire si on n’en a pas pris conscience avant. La connaissance de Soi ne débute pas à 64 ans car toute une vie n’y suffit pas. L’envie de passer de l'égo et de la matérialité à la rencontre de la spiritualité, nécessite une volonté, un désir. Les a-t-on croisés ?
- La retraite, continuum d’espace-temps qui ouvre sur une dimension philosophique et spirituelle, a vocation à pousser les portes de la rencontre de Soi.
La retraite met en conscience le principe de fonctionnement de l’individu
La façon satisfaisante dont on a parcouru sa vie s’inscrit dans des moments choisis, une situation et une temporalité spécifique, un espace-temps préféré où l’on se sent bien. Ainsi certains vivent déjà l’instant. Le temps épais des multiples activités simultanées est pour eux source d’opportunités, voire de synchronicités s’ils ont conscience de la façon dont se fabriquaient les liens entre elles.
D’autres ont pris l’habitude de visiter une ligne du temps étendue qui relie le passé au futur. Leur histoire parcourra la longitudinalité temporelle et elle s’écrira de façon intemporelle. Enfin, un autre groupe de personnes se complaira à questionner le futur s’il est plutôt une répétition infinie des situations ou est-ce qu’elles sont toujours nouvelles.
La retraite ne change pas le mode de fonctionnement interne de la personne. Le rythme intérieur, la distance plus ou moins proche avec laquelle on visionne les éléments, ou la façon d’associer peu prou les circonstances de vie entre elles, ne sera pas structurellement modifié. Tels des vases communicants, la façon de vivre les principes internes de fonctionnement avant et après la retraite se substituera l’une à l’autre. Peu importe leur nature, du moment que la structure de fonctionnement de l’individu est respectée. Si les besoins internes de la personne sont satisfaits, on parlera d’un continuum de vie. Montaigne, philosophe à la retraite, ne bouleversa pas l’espace-temps longitudinal dans lequel sa posture prospérait. Il employa une autre façon de la respirer, l’écriture. Il vécut en harmonie avec son principe de fonctionnement.
- La préparation de la retraite nécessite la connaissance de ses besoins internes.
Bousculer l’espace-temps ou son rythme intérieur créera un traumatisme difficilement surmontable. Une sorte de rupture disruptive qui sera susceptible de pourrir sa vie. Le fonctionnaire municipal a compté sur les autres pour continuer à être utile. Il n’a rien entrepris lui-même. Ses relations se sont taries, il n’a pu le surmonter et il est parti.
« Connais-toi toi-même » déclaraient les anciens…
Conclusion provisoire
Au moment de la retraite (parfois avant), il est incroyable de constater comment la nature fait bien les choses ! Si la beauté physique de la jeunesse se flétrie avec la maturité, elle devient celle de l’âme. Et la connaissance de Soi prépare le départ dans un autre espace-temps…
