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Tendances et innovation

Femmes dans l’industrie et les STEM

Femmes dans l'industrie

Un enjeu de compétences, d’innovation et de souveraineté

En France, les femmes représentent 30 % des salariés de l’industrie, 24,3 % des ingénieurs et cadres techniques et 20 % des techniciens. À l’heure où les compétences scientifiques deviennent une ressource rare, ces écarts ne relèvent plus du seul registre de l’égalité professionnelle : ils touchent aussi à la capacité d’innovation et d’industrialisation.

Le décalage reste net. Fin 2025, les femmes constituent près de la moitié de l’ensemble de l’emploi salarié, mais seulement un tiers des effectifs de l’industrie et leur présence se réduit encore dans plusieurs métiers techniques et demeure inégalement répartie selon les fonctions et les niveaux de responsabilité[1].

Les données sur l’industrie doivent être distinguées de celles relatives aux STEM – sciences, technologies, ingénierie et mathématiques – dont le périmètre est plus large. Les deux réalités sont néanmoins étroitement liées : la capacité de l’industrie à élargir son vivier féminin dépend, en amont, du nombre de jeunes femmes qui s’orientent vers les formations scientifiques et technologiques, puis s’y maintiennent.

Le décrochage se joue en amont de l’entreprise

Et c’est bien là toute la difficulté. Car la sous-représentation des femmes dans les métiers scientifiques et techniques se construit bien avant l’entrée dans l’entreprise. C’est l’un des principaux enseignements de l’étude publiée en septembre 2026 par le Boston Consulting Group (BCG) et la Fondation Blaise Pascal, à laquelle ont notamment contribué Benjamin Sarda, Marion Muller, Mariana Cespedes Cardenas et Oihana Sicard.

Le rapport décrit ainsi un phénomène de « tuyau percé » : une trajectoire qui se déséquilibre progressivement jusqu’au choix d’orientation post-bac, moment où, selon ses auteurs, « le décrochage se cristallise ». L’enjeu industriel se joue donc bien avant le recrutement : la capacité des entreprises à féminiser leurs métiers techniques dépend directement du nombre de jeunes femmes qui s’engagent et restent dans les formations qui y conduisent.

Cette continuité est désormais prise en compte dans les politiques publiques. La feuille de route nationale 2026 pour l’attractivité et l’emploi dans l’industrie fait de la mixité et de l’élargissement des viviers l’un des leviers permettant de répondre aux besoins de recrutement du secteur. En amont, le plan « Filles et maths », lancé en mai 2025 par Élisabeth Borne et déployé à partir de la rentrée 2025, vise à agir dès l’orientation : il fixe notamment l’objectif de 30 000 filles supplémentaires conservant la spécialité mathématique en terminale d’ici 2030, tout en développant les rôles modèles et l’accès des jeunes filles aux parcours scientifiques. Des priorités également portées par les écoles d’ingénieurs, les branches professionnelles et des réseaux spécialisés comme Elles bougent ou Femmes@Numérique.

Quel est le coût de la pénurie de compétences ?

La question dépasse désormais celle de l’égalité professionnelle. Dans son rapport 2025, intitulé « France 2030 : un déploiement massif et rapide à pérenniser, un impact à renforcer », le Comité de surveillance des investissements d’avenir (CSIA)[2], présidé par Éric Labaye, souligne que le manque de compétences constitue le premier frein à l’investissement cité par les entreprises industrielles françaises : 86 % l’identifient comme un obstacle, dont 43 % comme un obstacle majeur. Cette tension se retrouve dans les recrutements : selon l’enquête BMO 2026 de France Travail[3], 66 % des projets d’embauche dans la métallurgie et 51 % dans les équipements électriques, électroniques, informatiques et machines sont jugés difficiles par les employeurs

Dans ce contexte, la sous-représentation des femmes constitue aussi une perte de potentiel économique. BCG et la Fondation Blaise Pascal estiment à 3,6 milliards d’euros par an le manque à gagner de PIB associé à cette sous-représentation, soit près de 150 milliards à l’échelle d’une génération.

Ce chiffrage rappelle que la sous-représentation des femmes n’est pas seulement un enjeu d’équité : elle constitue aussi un coût d’opportunité en matière de compétences, de croissance et d’innovation.

Quand le déficit de talents pèse sur l’innovation

L’enjeu dépasse largement le cadre des volumes d’emplois ou des écarts de rémunération : il touche directement la capacité d’innovation de la France.

Les travaux du Conseil d’analyse économique (CAE) sur « L’innovation par tous » [4] abordent précisément cette dimension. Dans son scénario dit “réaliste”, le CAE estime qu’une hausse de 30 % du nombre d’innovatrices parmi les femmes à très haut potentiel, portant leur part parmi les innovateurs de 12 % à 15 %, augmenterait à terme la croissance annuelle de la productivité de 0,10 à 0,20 point, soit environ 5 milliards d’euros par an.

Cette estimation ne s’additionne pas aux 3,6 milliards évalués par BCG et la Fondation Blaise Pascal : les deux travaux mesurent des mécanismes différents. Le CAE s’intéresse au potentiel de croissance lié à l’élargissement du nombre d’innovatrices ; BCG aux effets d’une meilleure représentation des femmes dans les métiers STEM.

Lors de son audition au Sénat le 20 mai 2026[5], Philippe Aghion, professeur au Collège de France et lauréat du prix Nobel d’économie 2025, replace cet enjeu dans une perspective de croissance. S’appuyant notamment sur les travaux de Xavier Jaravel, il rappelle qu’élargir l’accès aux carrières de l’innovation revient à élargir le vivier d’innovateurs — et donc le potentiel de croissance.

Lorsque l’innovation concerne des technologies critiques ou sensibles, cette question du capital humain touche également à la capacité d’un pays à maîtriser ses technologies — et donc à sa souveraineté.

Compétences scientifiques et souveraineté industrielle

L’évaluation 2025 de l’électronique, de la robotique et du numérique conduite dans le cadre de France 2030 pose un diagnostic clair : ces technologies sont devenues des enjeux majeurs de compétitivité et d’autonomie stratégique, alors même que la France et l’Europe demeurent dépendantes dans plusieurs segments critiques. L’Europe ne représente notamment qu’environ 10 % des capacités mondiales de production de semi-conducteurs.

Intelligence artificielle, semi-conducteurs, quantique, cybersécurité, cloud ou robotique ne sont donc pas seulement des marchés : leur maîtrise conditionne directement la capacité de l’Europe à préserver son autonomie technologique et industrielle.

La parité ne produit évidemment pas, à elle seule, de souveraineté. Le lien passe par les compétences. Les besoins français en profils STEM vont continuer à progresser, « en particulier dans l’industrie et le numérique », et la mobilisation du vivier féminin peut contribuer à répondre aux tensions de recrutement.

Peut-on durablement renforcer cette autonomie tout en laissant une part importante du vivier de compétences se détourner des formations qui conduisent à ces secteurs ?

La souveraineté industrielle se construit aussi dans les salles de classe, les écoles d’ingénieurs, les laboratoires et, plus en amont encore, dans les choix d’orientation.

À l’échelle européenne

La stratégie industrielle européenne repose elle aussi sur ce lien entre capacités technologiques, production et autonomie. Le 4 mars 2026, la Commission européenne a proposé L’Industrial Accelerator Act[6], qui vise notamment à renforcer les capacités de production sur le continent, à soutenir les produits fabriqués en Europe et à faire en sorte que les investissements contribuent davantage au développement de l’économie européenne.

Cette ambition s’inscrit dans une compétition technologique mondiale qui change d’échelle. Carine Pina et Benoît de Tréglodé[7] soulignent que la puissance se joue désormais autant dans les chaînes de valeur, les infrastructures critiques, les standards ou les capacités de calcul que dans les indicateurs traditionnels — une mutation que la Chine a particulièrement intégrée.

Dans cette compétition, le capital humain devient une ressource stratégique

Un vivier de talents encore sous-mobilisé

Cette mobilisation concerne aussi l’accès aux responsabilités et aux lieux de décision.

La loi Rixain[8] prévoit désormais, pour les entreprises employant au moins 1 000 salariés pendant trois exercices consécutifs, une représentation minimale de 30 % de chaque sexe parmi les cadres dirigeants et parmi les membres des instances dirigeantes depuis le 1er mars 2026. Cette proportion doit atteindre 40 % à compter du 1er mars 2029.

La question porte ainsi sur l’ensemble de la chaîne : orientation, formation, premier emploi, progression professionnelle, innovation, entrepreneuriat et accès aux responsabilités.

La moitié des talents ne peut rester à la périphérie des secteurs stratégiques.

Réduire la féminisation de l’industrie et des STEM à un sujet de diversité serait incomplet ; en faire une équation mécanique entre parité et PIB le serait tout autant. Les données convergent néanmoins : les femmes restent minoritaires dans les secteurs scientifiques et technologiques au moment même où les besoins en compétences augmentent et où celles-ci deviennent déterminantes pour l’innovation, la réindustrialisation et la souveraineté.

Dans une compétition mondiale pour les technologies et les compétences, la question est désormais de savoir si la France et l’Europe peuvent se permettre de ne pas mobiliser pleinement l’ensemble de leurs talents.
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[1] https://www.insee.fr/fr/statistiques/8733039?sommaire=8733125

[2] Rapport 2025 du Comité de surveillance des investissements d'avenir https://www.info.gouv.fr/upload/media/mixed/0001/16/2ce0410dc4f9499917f929e71c6f716395ef68aa.pdf

[3] Enquête Besoins en Main-d'Œuvre 2026, France Travail. https://statistiques.francetravail.org/BMO

[4] https://cae-eco.fr/pour-une-strategie-nationale-dinnovation-par-tous

[5] IA et environnement : audition de Philippe Aghion https://videos.senat.fr/video.5836773_6a0d50bcad2c4.ia-et-environnement--audition-de-philippe-aghion

[6] https://commission.europa.eu/news-and-media/news/commission-proposes-new-measures-boost-eu-industry-and-jobs-2026-03-04_en

[7] Carine Pina et Benoît de Tréglodé, « Avant-propos », Revue Défense Nationale, n° 892, été 2026, dossier «Quand la Chine dépasse le monde », p. 13-14.

Pinahttps://www.defnat.com/pdf/articles/202607/03._Pina_Treglode_(de)_Avant-propos_(ete-2026)_UCtXKuz63.pdf

[8] L’article 14 de la loi n° 2021-1774 du 24 décembre 2021 visant à accélérer l’égalité économique et professionnelle crée une obligation de représentation équilibrée entre les femmes et les hommes parmi les cadres dirigeants et les membres des instances dirigeantes des grandes entreprises, accompagnée d’une obligation de transparence en la matière. https://travail-emploi.gouv.fr/la-loi-rixain-accelerer-la-participation-des-femmes-la-vie-economique-et-professionnelle

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