L’empathie, ou la découverte de la dimension commune
Dans un monde où la mise en catégories oppose, clive et disjoint, il existe un lien insécable et subtil qui rassemble ceux qui tendent la main aux autres, l’empathie.
Les Lois de la thermodynamique régissent les relations humaines
La société a des besoins que l’individu ne connaît pas. Mettre l’accent sur les désirs et les droits de la personne, c’est oublier le cadre dans lequel ils s’exercent. C’est pour exemple, amender un criminel qui affirme se repentir sans qu’il ait acquitté sa dette entre la société. Le focus médiatique éclaire la sphère égocentrique de l’individu dans une absence quasi complète des conséquences de ses actions vis-à-vis des autres. Avez-vous remarqué que les dirigeants s’expriment en « position subjective », c’est-à-dire ce qu’ils déclarent ce qu’ils pensent personnellement sans proposer de solution collective pour autant ? Ont-ils été élus pour les politiques, nommés pour les dirigeants d’entreprises, afin de nous faire part de leurs opinions ou pour représenter ceux dont ils ont la charge en fonction d’un intérêt collectif ?
Il est bien connu qu’en sport, une addition de footballeurs de talent ne constitue pas une équipe. En entreprise, une communauté de talents ne fabrique pas non plus une compétence globale. Les lois de la thermodynamique consacrent l’orientation d’une énergie actionnée dans le même sens. Une entreprise ouverte sur l’extérieur échangera non seulement l‘information mais aussi la matière, des objets, des produits ou des services. L’énergie utilisée pour les confectionner sera récupérée par ses partenaires qui la transformeront en autre chose. La boucle de l'échange rétroagira vers son émetteur qui profitera de la modification apportée par son destinataire. C’est ainsi que se crée le commerce, la communication ou la collaboration dans une équipe. La communauté de personnes qui poursuit un but commun dans un cadre qui le permette, les ressourcera individuellement dans ce qui deviendra un collectif de pensée et d’action.
- Le collectif de pensée et d’action naît dans la réciprocité et le retour des échanges entre tout un chacun.
L’incarnation du travail lui donne tout son sens
Si les entreprises fermées sur elles-mêmes échangent de l’énergie avec les autres, elles communiquent sans permutation de matière. L’information non transformée en actes factuels vécus dans la réalité, restera au niveau des mots sans réalisation effective. À l’heure actuelle, on entend des discours non suivis d’effets. À tel point que souvent ils deviennent plus importants que les faits. Qui n’a pas écouté les grandes démonstrations d'experts réputés ou de DRH de grands comptes au double langage entre ce qui est promu verbalement et ce qui est réalisé en situation ?
Par nature, la virtualisation de la pensée ne s’incarne pas dans la vie des humains. Les élites dominantes au haut pouvoir d’abstraction ne comprennent pas comment on est capable d’aimer sa vache et son veau quand on est agriculteur. Elles sont devenues des systèmes fermés pour lesquelles l’incarnation de la vie par le travail n’a pas d’importance face aux idées sans réalité vécue !
Des mots échangés entre collègues, avec le manager, sans que le discours soit suivi d’une réalisation concrète, ne créé pas le sens du travail. L’information distribuée est dispersée dans la communauté des individus qui pourront certes s’en approprier un morceau sur le plan personnel mais dans l’indifférence des autres. L’individualisation l’emporte sur le collectif.
- Notre monde de communication virtuelle souffre du manque de réalisations concrètes. Chacun fortifie sa représentation sans qu’elle soit confrontée à celle d’autrui. Ce qui ne saurait que légitimer la posture, j’ai des droits pas des devoirs !
Quant aux entités physiques ou morales isolées, elles n’échangent plus rien. L’énergie utilisée par elles reste dans leur périphérie et souvent se transforme en quelque chose de difficile à vivre, tel le stress, la méfiance, la rumeur ou le mépris (l’entropie). Les conflits internes qui naissent de ce repli sur soi, entre ce que l’on pense et ce que l’on effectue, brisent le lien avec les autres. Il n’est pas rare que la personne ne comprenne pas les raisons de son mal-être. Elle ignore que les lois de la thermodynamique régissent aussi les relations humaines. Quand, le retour de l’autre ne « boucle » pas sa proposition, l’énergie qu’elle a utilisée n’est pas récupérée par autrui pour revenir vers elle sous une autre forme (la néguentropie). L’individu s’isole et il a mal à sa solitude.
- En entreprise, l’entropie non suivie de néguentropie a souvent raison de la résistance des plus solides.
L’empathie, entre signifiant collectif et signifié individuel
Les philosophes sont partagés sur la nature de l’humain. Pour certains[1] les hommes sont agressifs. Pour d’autres[2], ils sont sociables. Les pédopsychiatres[3] s’entendent pour affirmer que la première personne intériorisée par le bébé dès sa naissance est sa mère à laquelle il tend les bras. La pulsion primaire de sociabilité serait déjà empathique, et la pulsion agressive seulement compensatoire. Le grand traumatisme de l’enfant serait d’être frustré de voir son amour refusé. L’empathie représenterait un besoin vital chez la personne[4] qui persisterait dans sa vie d’adulte. Le manque d’amour générerait une angoisse pathologique, quand l’ouverture sur autrui déploierait une conscience empathique[5].
En développant une conscience empathique, chacun imaginerait les réalités de l’autre. Cet acte de participation serait de s’abandonner à la sollicitude d’autrui. Pour Jean-Paul Sartre, il s’agirait d’un exercice de liberté. Ce comportement générerait chez chacun l’envie de communiquer avec un langage commun, un acte culturel. Ainsi tout individu se constituerait dans la relation avec l’autre. Ce phénomène créerait entre eux une conscience qui serait l’expression d’une maturité empathique.
L’objectivation de la science tendrait à faire disparaître la subjectivation de l’individu au profit d’une « pseudo » objectivation[6] ce qui viserait à légitimer la domination des personnes au plus fort niveau d’abstraction. Un philosophe russe[7] pose que « l’homme regarde dans les yeux d’autrui et à travers les yeux d’autrui ». La psychologie cognitive témoigne que notre vie intérieure se révélerait par nos comportements et que la connaissance serait polluée d’humain.
Développer l’empathie nécessiterait un cadre afin que les émotions puissent être converties en une conscience empathique pour que l’individu soit en capacité de percevoir ce qu’autrui ressent à l’acte tourné contre lui. Un cadre régulateur accepté par chacun serait le moyen d’interagir sur soi et sur l’autre en développant ensemble une conscience empathique.
La créer pourrait être simple. Pour exemple, un manager pose la question suivante à son équipe, « Pour vous qu’est-ce qu’une table ? » L’interrogation de ce qu’est une table est un signifiant extérieur, un concept connu par chaque personne sollicitée pour donner sa propre représentation de la table, son signifié. Quelqu’un répond, la table c’est un plateau avec des pieds. Une autre personne, elle sert à manger. Une autre encore, c’est un objet culturel. Et le dernier membre de l’équipe déclare, une table, c’est en chêne.
Chaque membre de l’équipe a révélé sa propre représentation de la table. L’un la décrit techniquement, un plateau et des pieds ; un autre relève une de ses fonctions, elle sert à manger ; une autre personne pose sa nature culturelle, un objet d’art ; et le dernier de l’équipe pense à sa composition, une table est en chêne.
Tous ont raison pour chacun d’entre eux. Pour le manager développer une conscience empathique commune consisterait à redéfinir avec son équipe la notion de table selon un langage commun où chacun retrouverait son signifié tout en coconstruisant une dimension collective signifiante.
- Développer l’empathie en entreprise pourrait consister à passer d’une représentation individuelle à une représentation collective dans l’acceptation de celle de chacun grâce à la création d’une dimension commune, un langage commun.
Le besoin de sociabilité de l’individu est vital pour l’économie
La complexité des relations se détricote quand on a conscience de la façon dont elle peut être fabriquée. L’être humain est piloté par un besoin vital, celui de la sociabilité avec les autres. Ce constat est porteur de conséquences importantes et questionne les fondamentaux relégués au placard de l’obsolescence. Il n’y a pas si longtemps, on parlait d’esprit maison. Aujourd’hui on focalise sur le parcours collaborateur. La personne recrutée pour sa compétence aura-t-elle la volonté de s’intégrer à l’équipe en place ? Le désir de performance peut-il se concevoir comme une entreprise individuelle où chacun est mis en concurrence avec l’autre ? Ne réfléchit-on jamais assez aux conséquences de son comportement sur un collaborateur qui continuera à faire belle figure pour conserver son poste ? Aura-t-on le désir en tant que manager d’aider l’un d’entre eux qui connaît un conflit interne quand on sait comment ce dernier peut se fabriquer ?
Bien d’autres interrogations ne seront pas non soulevées ici. La prolifération des RPS, stress et autres burn-out est trop importante pour qu’on fasse l’impasse sur ce que le développement d’une conscience empathique pourrait apporter à chacun et à l’entreprise.
Le besoin d’aimer n’est pas suranné. Il est au contraire la clé de beaucoup de nos difficultés relationnelles. L’incarnation du travail dans son vécu en atelier ou sur les chantiers se confronte souvent à l’abstraction des dirigeants. Ces postures alternatives ne sont pas si éloignées pour que leur écart ne soit pas traité. Il en va de la santé mentale de chacun et de la performance collective. La conscience empathique collective pourrait devenir la clé d’une interaction satisfaisante et durable dans l’organisation.
Et si l’entreprise y pensait ?
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[1] John Hocke
[2] Hobbes
[3] William Forban
[4] Selon Levy
[5] Marie Ainsworth
[6] Damasio, l’erreur de Descartes
[7] Mikhail Bakhtine
