L’avenir de nos compétences à l’ère de l’intelligence artificielle
Comment les chemins discrets du vivant révèlent l’avenir du travail
Dans la ferme de mon enfance, j’aimais observer les chemins discrets que les vaches gravaient dans l’herbe : « les rotes » [1]. Les animaux ne suivent jamais un plan tracé pour eux : ils choisissent le chemin le plus juste, évitant la pente trop raide, le sol boueux ou caillouteux. Faits de détours et de contours, ces méandres dessinaient une intelligence naturelle.
Plus tard, j’ai découvert leur équivalent humain dans les villes : les lignes de désir. Comme les animaux de mon enfance, les humains tracent ce qui fait sens pour eux : aussi appelés « chemin de désir » par les géographes, urbanistes et architectes, ces sentiers sont tracés à la suite du passage répété de passants, piétons ou cyclistes ; ils apparaissent là où aucun tracé n’est prévu ou lorsque les usagers refusent le tracé officiel (allée, chemin balisé, ruelles …). Ils réinventent une voie à travers pelouse et espaces verts, plus directe, plus agréable, plus intelligemment adaptée à la situation. Car le vivant ne suit jamais un plan, il emprunte le meilleur chemin pour lui-même.
Du travail de la nature à la nature du travail
Par exemple, pour expliquer une notion à leurs élèves, plusieurs professeurs des écoles vont décliner leur mission éducative d’une manière qui leur est propre. Le premier va mobiliser ses talents d’orateur pour clarifier et proposer des illustrations concrètes de manière à faciliter la transmission. Un autre aura préparé la veille une progression pédagogique composée d’exercices afin d’amener les élèves à s’approprier la notion. Un troisième fera s’exprimer les enfants afin que, de façon autonome, ils recherchent des réponses satisfaisantes au regard de l’objectif pédagogique. Bien entendu, chacun aura pris connaissance des prescriptions et programmes délivrés par le ministère de l’Éducation nationale, aura assimilé des techniques pédagogiques lors de sa formation initiale. « Responsable », chaque professionnel veut néanmoins « mettre sa patte », veut faire ce qu’il aime ; il recherche l’efficacité ainsi que sa satisfaction, car il souhaite prendre du plaisir dans les tâches qu’il réalise. Développer sa compétence, c’est vivre une expérience singulière, c’est travailler sur ses désirs véritables.
Bien entendu chaque métier propose, pour réussir, un chemin balisé, un référentiel de compétences standard ; facile à prescrire, à évaluer, il est aussi aisé de l’automatiser. En effet à l’heure de l’intelligence artificielle de nombreuses activités sont menacées ; ce qui constituait hier 80 % de l’activité de millions de métiers deviendra automatisée. L’ère où travailler signifiait « suivre les instructions » touche à sa fin. Une nouvelle ère s’ouvre, celle de l’invention du travail réel : comme nos enseignants qui suivent « des lignes de désir » en mobilisant des compétences uniques, invisibles, différenciantes ; comme certains soignants qui, avec un mot, un sourire, une phrase, un regard, un geste … changent notre humeur, nous font exister davantage ; comme certains serveurs de restaurants qui, grâce à leurs savoir y faire, font vivre une expérience inoubliable à des clients de plus en plus exigeants. Ce talent ne se mesure pas en temps de travail, mais c’est néanmoins une compétence importante, et celles et ceux qui la possèdent la banalisent fréquemment : « je ne fais que mon travail ».
Chaque professionnel décline l’Archipel des compétences [2] à sa façon.
La personne qui a du métier explore souvent ces îles reculées [2] et crée ses propres chemins professionnels. Par exemple, la capacité d’influence, à la base de nombreuses réussites, ne peut se réduire à des actions aléatoires : cette compétence, même si elle fait référence à des techniques de négociation, ne peut non plus se limiter à la maîtrise d’une méthode. Flexibilité, écoute, honnêteté sont d’autres ingrédients qui participent à l’alchimie sans garantir le résultat. L’art d’influencer fait partie de ces compétences qui, parce qu’elles procèdent d’une démarche initiatique, sont appelées « expérientielles ». Au carrefour de plusieurs disciplines, elles ne peuvent être acquises que par une lente transformation des pratiques et des représentations.
À l'heure où l'intelligence artificielle automatise la partie la plus répétitive, prescrite et « standardisable » des tâches, la valeur du travail humain se déplace encore davantage vers ces dimensions invisibles, vers l’expression de soi : l'art de nuancer, d'influencer, d'écouter, de sentir le moment juste, de créer une expérience unique. Ce sont des compétences qui ne se décrètent pas, qui ne se réduisent ni à des procédures ni à des « recettes », mais se construisent dans la durée, par confrontation à des situations variées et par ajustements successifs.
Quand notre ligne de conduite s’accorde à notre ligne de désir
« Ne pas céder sur ses désirs » Jacques Lacan
La compétence s’exprime en situation lorsque le professionnel agit afin de répondre au cahier des charges, en s’appropriant le référentiel qui lui est proposé ; mais son talent consiste aussi en l’art et la manière dont il se singularise dans un cadre d’emploi donné, au point de ne pas vouloir tout partager : « être à part pour prendre part ». Ce n’est pas une question d’égo mais l’expression du talent. Son profil sera d’autant plus intéressant qu’il saura combiner ses ressources de manière originale et pertinente. Ce sont précisément ces îles [2] que l’on rejoint lorsque l’on s’autorise à faire différemment : un peu comme dans le football moderne, lorsqu’un défenseur traverse le terrain balle au pied pour apporter le surnombre dans la ligne d’attaquants, lorsqu’un latéral s’improvise milieu créatif pour provoquer un déséquilibre dans le schéma prévu, lorsqu’un gardien devient relanceur afin de surprendre le collectif adverse … Le joueur sort du schéma prévu, s'écarte de son rôle initial, dépasse sa fonction, prend des initiatives qui transforment le collectif, « casse » les lignes pour créer une nouvelle possibilité de jeu. C’est la rencontre parfaite de l’individu qui ose dans un collectif qui s’ouvre.
La compétence est une invitation à la dissidence, elle n’est pas dirigée contre ceux qui veulent imposer leurs prescriptions, mais elle cherche d’autres voies et d’autres espaces qui répondent à des envies personnelles. Il est parfois plus facile de se conformer aux habitudes, aux injonctions sociales que de défricher un nouveau chemin, d’écouter ses désirs, de hiérarchiser les ressorts de sa motivation. La bonne voie n’est pas celle qui est dessinée, mais celle qui est désirée.
De la gestion de personnel au management par les compétences
« Un talent nommé désir »
Cela suppose un changement de regard des organisations et des Directions des Ressources Humaines : Plutôt que de verrouiller les comportements par des prescriptions toujours plus détaillées, il s'agit d'observer les chemins qui émergent, de reconnaître les initiatives non prévues dans les définitions de fonction et de les rendre « pratiques » pour tous. Par exemple, un technicien qui améliore un processus pour simplifier la vie de tous, une commerciale qui développe un outil d’intégration des nouveaux collègues, un éducateur qui conçoit une méthode pédagogique plus en phase avec la population de son quartier… Ces initiatives ne figurent dans aucune fiche de poste, mais révèlent la manière unique qu’a la personne de contribuer au collectif. Parce que là où il y a du désir, il y a toujours du talent, du mouvement, de la performance et le collectif gagne en agilité, en qualité de service, en innovation.
Conjuguer compétence et dissidence
« Ne suivez pas là où le chemin vous mène ; au lieu de cela allez là où il n'y a pas de chemin et laissez une trace ». Ralph Waldo Emerson
Les collaborateurs les plus précieux seront demain ceux qui, comme dans la nature, sur un terrain de sport ou dans n’importe quelle organisation, construisent leur chemin, créent leur trace et inventent un nouveau territoire pour le collectif. L’archipel des compétences [2] constitue un espace ouvert où les possibilités de déplacement sont illimitées. Mais le voyage appartient d’abord à la personne elle-même : Soit elle subit les changements, les ruptures dans ses habitudes, soit elle essaie de les vivre positivement et de manière constructive.
La compétence nous révèle plus qu’elle nous transforme ; elle n'est pas seulement un stock de ressources, de savoir-faire, mais une manière de se situer dans le monde. À côté de la trajectoire officielle que raconte notre CV, se dessine un autre chemin, plus intime : la ligne de désir. Tant qu’elle reste invisible, elle nous égare ; lorsqu’on la révèle, elle devient une boussole pour orienter nos choix professionnels. A chacun de tracer sa propre route et de faire de son travail un espace d'humanité, de sens et de différenciation face aux algorithmes qui nous envahissent. Le travail a été une des voies principales de la construction des sociétés occidentales. Demain peut-il devenir, pour nous tous en quête de reconnaissance, un levier privilégié afin de se singulariser dans une société peuplée de robots ?
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[1] « Une rote » : Petit chemin à l’intérieur d’un champ, dans les bocages normand et breton.
[2] « L’Archipel des compétences » - Jean-Marie Breillot - GERESO Éditions
