Le travail fait-il encore société ?
Selon la DARES, près d’un salarié sur deux en France estime que son travail n’a pas de sens ou seulement “parfois” du sens[1]. Un chiffre qui dit beaucoup plus qu’un malaise individuel : il interroge la capacité du travail à continuer de jouer son rôle historique de lien social.
Pendant des décennies, le travail n’a pas seulement été une activité économique. Il a été un fait social. Il organisait les journées, les trajectoires, les statuts, les protections, les identités. Il faisait tenir ensemble l’individuel et le collectif.
Alors que « Le travail, c’était la santé », comme le chantait Henri Salvador, sur un ton faussement léger, « Travail, famille, patrie » érigeait le travail en pilier moral et politique.
Même les grandes promesses républicaines ont longtemps fait du travail le cœur de l’intégration sociale. Le travail faisait société parce qu’il structurait l’appartenance. On savait qui l’on était, et où l’on se situait, par ce que l’on faisait.
Quand le travail cesse d’être une évidence collective
Depuis une quinzaine d’années, ce socle se fissure. Non pas parce que le travail aurait disparu, mais parce qu’il ne joue plus le même rôle intégrateur.
Les travaux de Dominique Méda montrent que le travail n’assure plus mécaniquement ni l’émancipation, ni la reconnaissance, ni la cohésion sociale. Dans Le travail, une valeur en voie de disparition ? elle interroge frontalement cette croyance héritée du XXe siècle : celle selon laquelle le travail ferait société par nature[2]¹.
De son côté, Emmanuelle Duez, dans Où sont passés nos rêves d’émancipation par le travail ? souligne un paradoxe central : on continue d’attendre du travail qu’il donne du sens, alors même que ses formes se fragmentent, se précarisent ou s’intensifient[3].
Le travail est toujours au centre mais il ne relie plus automatiquement.
Un travail qui fragmente plus qu’il ne rassemble
Le travail contemporain segmente davantage qu’il n’assemble. Il « s’archipélise ». Statuts multiples, parcours discontinus, entreprise étendue, frontières floues entre emploi, activité, engagement, télétravail, indépendance contrainte ou choisie, etc. Comme le montre Anthony Hussenot dans Pourquoi travailler ? le travail ne peut plus être pensé uniquement comme un lieu de production. Il est devenu un espace de tensions identitaires, où l’on demande aux individus de s’engager sans toujours leur offrir, en retour, un collectif stable[4].
Le collectif de travail n’a pas disparu. Il est devenu moins visible, plus fragile, plus dépendant de l’organisation. Il ne se décrète plus.
Le travail sans ses institutions ne fait plus société
Historiquement, le travail n’a jamais fait société seul. Il l’a fait parce qu’il était adossé à des droits, des institutions et des protections. Les analyses de Robert Castel rappellent que ce sont les cadres sociaux du travail qui ont produit l’intégration : sécurité de l’emploi, droits sociaux, reconnaissance statutaire[5].
Lorsque ces cadres s’affaiblissent, le travail cesse d’être un vecteur de cohésion pour devenir une expérience individuelle, parfois isolante, parfois violente.
Ce n’est donc pas seulement le travail qui se transforme. C’est le contrat social qui l’entourait.
Quand la culture populaire raconte ce que le discours officiel tait
La culture populaire a souvent perçu ces basculements avant les institutions.
Avec Eddy Mitchell, le travail cesse d’être une promesse collective : dans « Dodo métro boulot dodo », il devient une routine mécanique, répétitive, où l’on travaille moins pour s’émanciper que pour tenir, jour après jour.
Chez Renaud, le travailleur n’est plus le héros collectif des Trente Glorieuses. Dans « Manu », l’ouvrier licencié devient une figure tragique, broyée par un système qui n’intègre plus. Ailleurs, le travail disparaît du champ, remplacé par la débrouille, la marginalité ou la colère sociale. Le travail ne fait plus société : il laisse place à des existences périphériques.
Même le cinéma et la chanson contemporaine racontent moins le travail comme accomplissement que comme fatigue, désillusion ou absurdité organisationnelle.
Ce n’est pas anecdotique. La pop culture agit ici comme un sismographe social.
La vraie question n’est pas “moins de travail”, mais “quel travail”
Face à ce constat, deux voies se dessinent :
- Soit on continue d’assigner au travail un rôle qu’il ne peut plus tenir seul.
- Soit on accepte de repenser les conditions dans lesquelles le travail peut, à nouveau, contribuer à faire société : qualité du travail réel, reconnaissance, justice organisationnelle, collectifs vivants, protections effectives.
Le travail ne fera plus société par injonction. Il ne la fera plus par nostalgie. Il ne la fera plus par automatisme. S’il doit encore faire société, ce sera par choix politique, par organisation consciente et par responsabilité collective.
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[1] DARES, Conditions de travail, Bilan 2023, Edition 2024, Ministère du Travail, de la Santé, des Solidarités et des Familles Direction générale du travail
[2] Dominique Méda, Le travail, une valeur en voie de disparition ?, Aubier (Alto), 2010
[3] Emmanuelle Duez, Où sont passés nos rêves d’émancipation par le travail ?, L’aube, 2025
[4] Anthony Hussenot, Pourquoi travailler ?, EMS Éditions, 2022
[5] Robert Castel, Les métamorphoses de la question sociale, Fayard, 1995
