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Management et leadership en entreprise

Le métier de Manager, du super technicien au chef d’orchestre

Le manager chef d'orchestre

Un voyage sous pression dans l’archipel des compétences [1]

Introduction

Le métier de manager, perçu à travers le prisme statutaire est souvent présenté comme un espace de décisions libres, de choix stratégiques éclairés, de leadership assumé. Derrière cette représentation, la réalité est moins romantique. Un manager n’agit pas aussi librement qu’on l’imagine à priori ; parce qu’il exerce sa mission dans un système contingent, il subit de multiples déterminants de nature variée : pression des résultats, culture d’entreprise, attentes de la direction et des équipes, climat interne, contraintes budgétaires, exposition hiérarchique, histoire personnelle, etc.

Le libre arbitre, au sens d’une volonté souveraine, n’existe pas. En revanche, une liberté relative est possible, celle qui consiste à comprendre ce qui nous détermine, dans le but de redonner du jeu à notre action, d’élargir notre espace de jeu.

Comme un tireur à l’arc, le manager gagne en efficacité lorsqu’il déplace son regard vers la qualité des leviers successifs qui rendent la performance possible plutôt qu’en fixant obsessivement la cible - le résultat, toujours incertain. C’est précisément là que se joue aujourd’hui la différence entre les managers qui subissent la pression et ceux qui parviennent à durer.

1. Sortir du piège du résultat : redessiner son terrain de jeu, ses leviers d’action

Dans l’entreprise, la règle est connue : le manager est jugé aux indicateurs de performance ; si ses objectifs ne sont pas atteints, il est fragilisé. L’obsession du résultat, si compréhensible soit-elle, constitue pourtant un piège : elle focalise l’attention sur ce qui dépend le moins directement de lui et réduit mécaniquement son champ d’action. Car un manager ne produit pas directement, son véritable terrain de jeu se situe ailleurs : avant, autour et entre les livrables : Construire une vision claire, organiser le travail collectif, installer des rituels d’équipe, clarifier les rôles, réguler les tensions, arbitrer, communiquer… Autrement dit, piloter un processus, pas un résultat.

Imaginez-vous traverser une rivière en crue : si vous ne regardez que l’autre rive (le CA, la croissance, la rentabilité, …) vous finissez par perdre l’équilibre ; si vous avancez en tâtant pierre après pierre (clarification des priorités, feedback régulier, organisation du travail, décisions structurantes, …) vous créez de la stabilité. L’objectif reste présent, mais il n’est plus votre seul repère.

La compétence d’un manager ne se lit donc pas uniquement dans les tableaux de bord, mais dans la qualité des leviers qu’il active jour après jour. L’enjeu n’est pas de renoncer à l’objectif, mais de ne pas en faire l’unique boussole.

Cette bascule de regard modifie également la place accordée au stress. Il n’est plus un accident, c’est la météo du métier ; vouloir l’éradiquer est illusoire. Un certain niveau de tension aiguise la vigilance, renforce la préparation, stimule l’anticipation. Le danger apparaît lorsque la pression devient un réducteur de champ de vision ; sous stress, le cerveau cherche des réponses rapides, familières, rassurantes. Alors les décisions incohérentes se multiplient, les messages se durcissent, les marges de manœuvre se resserrent.

Passer de l’obsession du résultat au pilotage du processus, là où l’on a réellement prise, est une première forme de liberté professionnelle. Mais encore faut-il comprendre comment ses compétences sont mobilisées en situation.

2. Savoir jouer des compétences : construire son Archipel des compétences

Dans les organisations, on résume encore trop souvent un manager à son parcours, à son diplôme, à son expertise technique ou à son statut hiérarchique. Ces éléments comptent, mais ils ne suffisent plus. Être manager, ce n’est pas être un expert « augmenté », c’est exercer un métier différent. Son expertise principale réside moins dans la maîtrise technique que dans sa capacité à orchestrer les ressources disponibles.

Le modèle de l’Archipel des compétences permet de mieux comprendre cette réalité. La compétence n’est pas un bloc figé, elle ressemble plutôt à un archipel composé de plusieurs îles reliées entre elles :

  • Vision et sens : les îles de l’anticipation
  • Management des équipes : les îles de la négociation
  • Méthode de travail : les îles de l’organisation
  • Communication interne et externe : les îles de la coopération
  • Analyse et pilotage : les îles de l’évaluation
  • Veille et amélioration continue : les îles de l’innovation

La valeur d’un manager ne vient pas d’une île isolée, même brillante, mais de sa capacité à passer de l’une à l’autre. « Jouer des compétences », ce n’est pas tout activer en même temps, c’est savoir où poser son attention et quand intervenir. En définitive, la compétence consiste à savoir agir au bon endroit, au bon moment, à point nommé.

Dans l’Archipel des compétences, c’est l’adaptabilité, la flexibilité comportementale qui permettent d’ajuster sa manière d’agir en fonction des situations et des aléas environnementaux. La compétence de haut niveau exige de garder de la mobilité malgré la pression. Or le stress réduit naturellement cette capacité de navigation ; il pousse à rester bloqué sur une île connue, rassurante, souvent celle du contrôle ou de l’expertise technique.

Nos choix ne sont jamais neutres, ils sont déterminés par une histoire : culture d’entreprise, managers-référence, normes du secteur, formations, succès, échecs… Ces éléments influencent nos trajectoires ; notre passé et nos expériences conditionnent notre identité professionnelle, la place de notre « égo », notre « système de JE ». En outre, notre processus cognitif est construit à partir de ces données profondes que sont nos croyances et nos aspirations. En prendre conscience, ce n’est pas une lubie de coach ; c’est décider de reprendre la barre. C’est choisir ce que l’on prolonge, ce que l’on transforme, ce dont on s’émancipe.

Mais une question décisive demeure : qui tient la barre quand le vent se lève ?

3. Savoir jouer des compétences : décrypter et hiérarchiser ses moteurs

Dans un environnement sous tension permanente, le premier outil du manager, c’est lui-même : ses émotions, ses croyances, ses automatismes, ses angles morts. La conscience de soi n’est pas une introspection narcissique ; elle apparaît comme une méta-compétence opérationnelle : la capacité à comprendre les causes qui orientent sa pensée afin de redonner du jeu à son action.

Car nos compétences ne se mobilisent jamais seules ; elles sont activées ou inhibée par des moteurs profonds : sécurité, défi, reconnaissance, intégrité, efficacité, plaisir… Moteurs-levier et moteurs-frein agissent comme des courants invisibles : discrets, rarement explicités, ils sont pourtant décisifs dans l’orientation de nos choix.

Sans ce travail de compréhension, le manager agit sous l’effet de passions : peur de l’échec, besoin excessif de reconnaissance, frustration, colère ; autant de « passions tristes » qui diminuent sa puissance d’agir. À l’inverse, comprendre ce qui le pousse à agir transforme la situation ; il apprend à « faire avec ». C’est précisément la définition littérale du mot « compétence ». Sans ce travail d’auto-analyse, votre archipel tourne en roue libre. Vos compétences techniques, relationnelles et stratégiques restent intactes… mais mal utilisées, trop tôt ou trop tard, avec la mauvaise intensité.

À ce niveau, se ressourcer (littéralement « retourner à la source ») ne signifie pas se reposer ou satisfaire un besoin de confort ; c’est mieux comprendre le terreau sur lequel se développent vos talents, vos forces et vos faiblesses. Ce n’est plus une option : c’est une condition de la performance durable. Comme le souligne Cynthia Fleury [2] : « L’individu qui ne prend pas soin de lui, qui ne travaille pas à devenir irremplaçable, devient interchangeable, et donc dominable. »

Un professionnel se construit en construisant ses compétences : Nos compétences ne sont pas des données figées, elles sont des points d’appui pour relier nos valeurs, nos sources d’élan, nos atouts, ce qui fait notre singularité, ce qui fait notre différence.

Conclusion

Manager, ce n’est pas seulement « atteindre l’autre rive » à tout prix : c’est apprendre à naviguer sur une mer agitée, en sachant sur quelles îles de l’Archipel porter le regard et poser un pied afin d’y prêter une attention soutenue ; en restant lucide et en gardant suffisamment d’énergie mentale pour continuer la traversée.

Dans un métier où la tension ne disparaît jamais, la vraie différence ne se fait plus seulement sur les indicateurs, mais sur votre capacité à comprendre ce qui vous détermine pour élargir votre champ d’action ; sur votre capacité à piloter vos compétences… et à vous piloter vous-même.

Le libre arbitre n’existe peut-être pas, mais une liberté relative demeure : celle que procure la lucidité. À la détermination par les conditions d’un milieu professionnel exigeant, parfois injuste et arbitraire, se substitue la dynamique des compétences et des volontés. La conscience de soi devient alors une des capacités principales du manager.
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[1] « L’Archipel des compétences » - Jean-Marie Breillot - GERESO Éditions

[2] Cynthia Fleury : Philosophe et psychanalyste française

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