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RSE et bien-être au travail

Quand le corps parle

Le corps est premier

Comprendre les dynamiques émotionnelles invisibles dans les organisations

Dans les organisations, la communication ne se limite pas aux mots, aux règles et aux procédures. Le corps révèle des tensions et des émotions que les mots ne disent pas toujours. Observer le non-verbal et comprendre les dynamiques psychiques devient stratégique pour le leadership.

Le corps parle avant la parole

Dans les organisations, la communication est pensée à travers les mots, les procédures et les indicateurs de performance. Pourtant, une part essentielle des dynamiques collectives se joue ailleurs : dans le corps, les postures, les silences, les ajustements relationnels. Les corps parlent avant la parole et peuvent révéler les tensions, les résistances et les conflits dont la culture organisationnelle peine à verbaliser.

Cette question n’est pas nouvelle. Dès le XIXe siècle, Charles Bell[1], neurologue, explore la manière dont les expressions faciales sont liées aux émotions et à la physiologie. Il explique que les expressions faciales humaines sont révélatrices des états émotionnels. Bell soutient que le visage est un moyen d’expression des émotions humaines reliant le physique au moral. Par conséquent, il relie les mouvements musculaires aux états émotionnels.

Le corps et le contexte organisationnel

Dans une organisation, des normes, des comportements ou des postures sont attendues implicitement ou explicitement.

Ces exigences façonnent la manière dont les individus mobilisent leur corps. De plus, le corps peut aussi être un marqueur de statut. Certaines figures d’autorité occupent davantage l’espace corporel, lors des échanges, des scènes de domination, de résistance et d’alliance se jouent. Une scène de négociation illustre parfaitement ces dynamiques : posture d’expansion, micro-recul, regard fuyant ou ancré dans celui de l’opposant, soupirs etc. Ce sont des indices qui traduisent des rapports de force implicites.

Le non verbal, ce miroir des émotions

Descartes[2], avant lui, soutenait que les émotions sont des passions de l’âme qui trouvent leur expression dans le corps. Ainsi, les passions seraient des mouvements corporels induits par l’âme. Les états psychiques trouveraient donc toujours une voie d’expression corporelle.

Différents courants majeurs poursuivent ces travaux : les recherches de Darwin[3] sur les émotions, les travaux de Paul Ekman[4] sur les expressions faciales ou encore ceux de Ray Birdwhistell[5] qui démontrent que les mouvements corporels ne sont pas anarchiques. Ils transmettent des informations sur l’état émotionnel, les intentions et les attitudes d’un individu sans qu’il en ait conscience.

L’analyse du non-verbal ne devrait pas être périphérique. Elle devrait s’inscrire au cœur des pratiques organisationnelles. En complément, une lecture plus large sur les dynamiques organisationnelles est requise. Les interactions ne sont jamais neutres : elles sont traversées par des dynamiques psychiques inconscientes.

Chaque individu agit à partir de son histoire, de ses mécanismes de défense et de ses projections. Lors des interactions, les inconscients individuels peuvent entrer en résonance, se compléter ou entrer en conflit.

L’inconscient collectif et la culture d’entreprise

A cela, s’ajoute, un inconscient collectif au sens jungien. Dans l’organisation, l’inconscient collectif se traduit par des valeurs ou des normes implicitement partagées, des traditions, des comportements récurrents. Ainsi, la culture d’entreprise peut influencer les inconscients, les décisions et les interactions, indépendamment des intentions conscientes des salariés. De plus, ces normes, valeurs et représentations partagées structurent également la culture d’entreprise sans être formalisées.

Dans ce contexte, l’apport de la lecture psychodynamique croisée avec l’observation du langage corporel devient stratégique. Elle permet d’identifier les signaux faibles (tensions somatiques, désalignement entre discours et engagement réel, comportement d’évitement etc.) qui sont souvent les premiers indicateurs de mal-être, de conflits latents ou de désengagement.

Le leadership et l’intelligence émotionnelle

Le leadership contemporain ne peut plus se limiter à la gestion des objectifs et des talents. Il implique une capacité à réguler les affects, à comprendre les dynamiques relationnelles inconscientes qui se jouent et à pouvoir ajuster sa communication verbale et non verbale en conséquence. Le leader est un chef d’orchestre, il doit combiner une compréhension psychodynamique, une sensibilité émotionnelle et une capacité à décoder les inconscients individuels et collectifs qui influencent les interactions au sein des équipes. Ainsi, il travaillera à créer de nouvelles conditions de cohésion durable tout en tenant compte des dimensions visibles et invisibles du fonctionnement humain.

Intégrer le langage corporel et les dynamiques psychiques dans les pratiques managériales ne relève pas d’une compétence « soft », mais d’un véritable savoir-faire stratégique au service de la performance collective et de la santé organisationnelle.

Vers une organisation attentive au corps ?

Le corps continuera toujours à parler. La question qui se pose actuellement n’est pas de savoir s’il faut l’écouter mais si les organisations sont prêtes à apprendre ce langage. 

Être attentif au corps ne veut pas dire surinterpréter chaque geste. Il s’agit de développer une culture d’attention aux signaux faibles : un collaborateur à la fin d’un entretien d’appréciation qui a la bouche en huître, un manager dont la posture devient plus raide lorsqu’il apprend une politique de changement etc. Ces micro-indicateurs signalent un désalignement entre le discours et le vécu ou entre la stratégie affichée et la réalité émotionnelle.

Cela suppose à la fois une formation des managers à décoder le non-verbal, mais aussi un changement culturel. L’organisation n’est pas uniquement un système rationnel, mais un espace traversé d’affects, de projections et de dynamiques inconscientes. Le corps peut alors devenir un véritable baromètre du climat organisationnel.

Les organisations qui sauront écouter ce baromètre invisible disposeront d’un avantage décisif : celui d’anticiper les tensions avant qu’elles ne deviennent des crises.
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[1] Bell, C. (1806). Essays on the anatomy of expression in painting. London, UK: Longman, Hurst, Rees, Orme, and Brown.

[2] Descartes, R. (1649). Les passions de l’âme (Traité).

[3] Darwin, C. (1872). The expression of the emotions in man and animals. London : John Murray. (Œuvre originale en anglais).

[4] Ekman, P. (2003). Emotions Revealed: Recognizing Faces and Feelings to Improve Communication and Emotional Life. New York, NY: Times Books.

[5] Birdwhistell, R. (1970). Kinesics and Context: Essays on Body Motion Communication. Philadelphia: University of Pennsylvania Press.

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