Après le salariat, inventons le Care Management universel
La révolution du travail n’est plus devant nous. Elle est déjà à l’œuvre.
En France, près de 4,4 millions de personnes exercent aujourd’hui une activité indépendante. Plus frappant encore, le nombre de travailleurs non-salariés a progressé de 72 % depuis 2008. En 2024, notre pays a enregistré plus de 1,1 million de créations d’entreprises, dont près de 716 000 micro-entreprises, représentant à elles seules près des deux tiers des créations. Ces chiffres racontent une histoire : celle d’une économie qui devient plus entrepreneuriale, plus flexible et plus hybride.
Salariés, freelances, consultants, entrepreneurs, travailleurs en temps partagé ou experts indépendants contribuent désormais ensemble à la création de valeur. Dans de nombreux secteurs, les entreprises fonctionnent grâce à des écosystèmes mêlant talents internes et externes. Pourtant, notre modèle de protection sociale professionnelle reste encore largement construit autour du salariat.
Or cette réalité pose une question majeure : comment prendre soin des millions d’actifs qui participent à la croissance économique sans bénéficier des dispositifs de soutien historiquement développés dans les grandes entreprises ?
Depuis une quinzaine d’années, les directions des ressources humaines ont profondément transformé leur approche. Santé mentale, qualité de vie au travail, parentalité, soutien aux aidants, prévention de l’épuisement professionnel ou accompagnement psychologique sont progressivement devenus des piliers du management moderne.
Cette évolution repose sur une conviction simple : la performance durable dépend de la capacité des organisations à prendre soin des personnes. C’est ce que nous appelons aujourd’hui le Care Management. Mais cette révolution du care bénéficie encore principalement aux salariés des grandes structures.
Pourtant, les indépendants vivent les mêmes réalités humaines. Ils deviennent parents. Ils accompagnent parfois un proche dépendant. Ils traversent des périodes de fatigue, de maladie ou de fragilité psychologique. Ils connaissent les mêmes tensions entre vie professionnelle et vie personnelle. Avec une différence fondamentale : ils doivent souvent les affronter seuls.
Le sujet de la santé mentale en constitue une illustration préoccupante. Selon le Baromètre Santé des dirigeants de la Fondation MMA des Entrepreneurs du Futur, un dirigeant sur deux déclare avoir déjà connu une souffrance psychologique au cours de sa vie professionnelle. Isolement, surcharge de travail, pression économique permanente ou difficulté à déconnecter figurent parmi les principales causes évoquées.
Dans les grandes entreprises, ces risques font désormais l’objet de politiques de prévention structurées. Les salariés disposent de cellules d’écoute, de dispositifs d’accompagnement ou de programmes de soutien psychologique. Pour une grande partie des indépendants, ces ressources n’existent tout simplement pas.
La parentalité constitue un autre révélateur de cette transformation. Depuis plusieurs années, les entreprises investissent massivement dans des politiques parentalité. Réseaux de parents, coaching, soutien psychologique, aides à la garde d’enfants, accompagnement du retour de congé parental ou dispositifs destinés aux aidants familiaux deviennent progressivement des standards. Les employeurs ont compris que la parentalité n’était pas uniquement une question privée. Elle influence directement l’engagement, la fidélisation et la performance des collaborateurs.
Pour les indépendants, la situation est bien différente. Lorsqu’un salarié accueille un enfant, il bénéficie généralement d’un cadre protecteur, d’un maintien partiel ou total de ses revenus et d’une organisation collective capable d’absorber son absence. Lorsqu’un entrepreneur ou un freelance devient parent, chaque interruption d’activité peut se traduire immédiatement par une baisse de chiffre d’affaires. Chaque rendez-vous médical, chaque imprévu de garde ou chaque congé parental devient également un enjeu économique. La parentalité se transforme alors en facteur de vulnérabilité professionnelle.
Et pourtant, les besoins restent les mêmes. Les parents indépendants recherchent des solutions de garde, des conseils, des espaces d’échange, du mentorat, de la flexibilité et surtout des personnes capables de comprendre leur réalité.
C’est ici qu’apparaît l’un des grands défis du travail de demain : reconstruire du collectif. Car le véritable risque des nouvelles formes de travail n’est pas l’autonomie. C’est l’isolement.
Pendant longtemps, l’entreprise a naturellement produit du lien social. Les équipes, les collègues, les réseaux internes ou les dispositifs d’entraide constituaient autant de communautés capables de soutenir les individus dans les moments importants de leur vie. À mesure que les parcours professionnels deviennent plus fragmentés, ces espaces doivent être réinventés. L’émergence de nouvelles communautés professionnelles répond précisément à ce besoin.
Le Festival Indéparents, qui se tiendra le 23 septembre prochain au Parc de la Villette à Paris, illustre parfaitement cette évolution. Premier événement business conçu spécifiquement pour les parents indépendants, il propose des ateliers pratiques, des solutions concrètes pour développer son activité, mais surtout un espace où des entrepreneurs et freelances peuvent partager leurs expériences. L’objectif est simple : permettre à ceux qui entreprennent et élèvent des enfants de ne plus avoir à choisir entre leur réussite professionnelle et leur équilibre familial.
Au-delà de l’événement lui-même, cette initiative traduit une tendance de fond : les indépendants recherchent aujourd’hui ce que les entreprises ont longtemps apporté à leurs salariés, à savoir un collectif, une communauté et un environnement de soutien. Cette aspiration explique également l’émergence de nouveaux acteurs comme Wemind.
Dès sa création, Wemind a fait un constat simple : si le travail évolue, les mécanismes de protection doivent évoluer eux aussi. Elle ne s’est pas contentée de proposer une mutuelle ou des solutions de prévoyance ; l’entreprise a progressivement construit ce qui s’apparente à un véritable comité d’entreprise des indépendants... Protection santé, prévoyance, responsabilité civile professionnelle, avantages négociés, accès à une communauté professionnelle : l’objectif est de permettre aux travailleurs indépendants d’accéder à un niveau de soutien comparable à celui proposé dans les grandes organisations.
Cette vision a trouvé une illustration particulièrement forte pendant la crise sanitaire. Face aux difficultés rencontrées par de nombreux freelances et entrepreneurs, Wemind a créé un fonds de solidarité qui a permis de redistribuer près de 200 000 euros à des indépendants en difficulté. Au-delà de son impact financier, cette initiative portait un message essentiel : l’indépendance ne doit pas signifier l’absence de solidarité. Car un fonds de solidarité n’est pas uniquement un mécanisme économique. C’est un outil de résilience. C’est la preuve qu’une communauté professionnelle peut protéger ses membres lorsqu’ils traversent une période difficile. C’est aussi la démonstration que de nouvelles formes de protection collective peuvent émerger en dehors du cadre traditionnel de l’entreprise.
Cette réflexion concerne désormais l’ensemble de notre économie. Les start-ups, les PME et les entreprises en croissance sont confrontées à un défi similaire : comment offrir à leurs collaborateurs et à leurs partenaires un niveau d’accompagnement comparable à celui des grands groupes ? Dans un contexte de tensions sur les compétences, la qualité du care devient un avantage concurrentiel. Les talents choisissent de plus en plus les organisations capables de leur offrir de la sécurité, de la flexibilité, du soutien et un sentiment d’appartenance. C’est pourquoi nous pensons que la prochaine étape du Care Management consistera à dépasser la logique du statut.
Au XXe siècle, nous avons construit un modèle social adapté à l’entreprise salariale. Au XXIe siècle, nous devons inventer un Care Management universel, capable d’accompagner les individus indépendamment de leur statut juridique. Car les besoins demeurent les mêmes : être soutenu lors de l’arrivée d’un enfant, traverser une période de fragilité psychologique, faire face à une maladie, protéger ses revenus ou trouver une communauté sur laquelle s’appuyer.
L’innovation sociale de demain ne consistera plus à protéger séparément les salariés et les indépendants. Elle consistera à protéger les parcours de vie. Dans une économie où les carrières seront de plus en plus mobiles, hybrides et entrepreneuriales, c’est probablement l’une des conditions essentielles de notre cohésion sociale et de notre performance collective. La liberté de travailler autrement ne doit jamais signifier l’abandon du collectif.
Au contraire, elle nous oblige à le réinventer.
