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RSE et bien-être au travail

Prévenir les RPS sans parler uniquement aux convaincus

•	RPS : Pourquoi certains hommes boudent-ils les formations ?

Lors de mes formations RPS en intra sur la base du volontariat, 80 % des participants sont des femmes. Ce constat est largement partagé par les professionnels du secteur et les DRH : les hommes représenteraient seulement 20 à 30 % des participants aux formations RPS libres. Ce constat n'est pas anecdotique. Il dit quelque chose de structurel sur la façon dont la prévention est conçue, et pour qui. C'est un vrai sujet de préoccupation. La prévention des RPS est certes une obligation légale, mais elle est aussi un levier direct sur l'absentéisme et le turn-over. Laisser une bonne part des salariés hors du radar, c'est laisser la moitié du problème sans réponse.

Les hommes ne souffrent pas moins : ils souffrent différemment. Et leurs difficultés prennent des formes que la prévention peine à saisir et qui restent encore taboues : suicide professionnel massivement masculin dans certains secteurs (et les hommes en général se suicident trois fois plus que les femmes) ; présentéisme pathologique sans place à l'expression des difficultés ; réseaux de soutien professionnel moins denses qui aggravent l'isolement ; violences subies et rarement déclarées. Ils font face à un sous-diagnostic et un sous-traitement. La prévention doit apprendre à leur parler. Pas parce qu'ils refusent d'entendre ou qu’ils font la sourde oreille. Parce qu'elle ne sait pas encore parler à toutes les façons de vivre et d’exprimer la souffrance au travail.

Pourquoi certains hommes désertent-ils les formations RPS en intra ?

Première explication : le tabou social a la peau dure… et les hommes endurent. Ils plient silencieusement jusqu'à la cassure, sans installer grand-chose entre la souffrance et le craquage ultime. Se rendre volontairement à une formation RPS suppose déjà de s'identifier comme concerné. C'est un pas que beaucoup ne franchissent pas.

Deuxième explication : le volontariat sélectionne un public déjà convaincu. Ceux qui s'inscrivent ont déjà intégré l'utilité de la démarche. Les autres, hommes ou femmes, ne se sentent pas concernés, ou n'espèrent pas y trouver des éléments directement utiles.

On pourrait aussi invoquer les stéréotypes : les hommes communiqueraient moins, s'ouvriraient moins, résisteraient davantage. Explication commode, qui dédouane les organisateurs. Mais explication simpliste.

Ce que certains hommes évitent, ce ne sont pas les sujets difficiles, ni la communication. Ce sont les dispositifs qui leur demandent de se désigner eux-mêmes comme vulnérables avant même d'entrer dans la salle. La résistance n'est pas à la prévention, ni au sujet : elle est au format et au cadrage.

Sortir des formations RPS « genrées »

Les interventions RPS parlent majoritairement le langage de l'introspection et du lien, et c'est un registre socialement plus familier aux femmes qu'aux hommes. Il ne s’agit pas bien entendu d’essentialiser : certaines femmes rejetteront aussi les formations jugées trop introspectives ou intimistes, et certains hommes s’y engageront naturellement.

Expression des émotions, écoute empathique, vulnérabilité, partage du ressenti, bienveillance. Ces thèmes sont légitimes. Mais de nombreux hommes arrivent au travail avec d'autres préoccupations : conserver leur maîtrise, résoudre un problème concret, retrouver de l'efficacité, gérer un conflit, tenir dans la durée, protéger leur équipe. Lorsque la communication de la formation ne correspond pas à ces attentes, elle apparaît hors-sol.

1- Changer le cadrage, pas seulement l'emballage

Un intitulé "Gestion du stress et performance" recrute plus largement qu'un intitulé "Bien-être et émotions au travail". C'est documenté dans le champ de la santé masculine : reformuler en termes de compétence et d'efficacité fait baisser la résistance. Les chercheurs anglophones appellent ça le reframing.

Mais s'arrêter là, c'est faire du marketing, de la cosmétique, pas de la prévention. Le problème n'est pas seulement l'emballage : il faut éviter de demander aux participants de reconnaître une vulnérabilité avant même d’aborder le cœur du sujet.

2- Entrer par le collectif et le concret plutôt que par l'individu

Une entrée par "Comment aider mes collègues" ne demande à personne de se placer en position de celui qui souffre, mais installe en position de celui qui agit et protège. On est dans le registre du faire, pas du ressentir. C'est compatible avec la norme masculine de compétence. Mais c'est une porte d'entrée, pas une finalité. A charge pour le formateur d’approfondir et d’élargir son propos en douceur. Il faut réaliser un accompagnement, pas une effraction.

Partir de situations de travail concrètes et de cas collectifs avant d'aller vers le vécu individuel permet d'avancer sans résistance.

L'introspection forcée bloque. L'introspection déclenchée par une information factuelle et vécue s'opère seule.

3- Soigner le langage

En psychologie de la santé, on parlerait d'amorçage cognitif : activer un schéma sans le nommer, et laisser le cerveau faire le reste. Quand un formateur dit "un sommeil de mauvaise qualité est un signal d'alarme", personne n'est mis en cause, et pourtant chacun fait le trajet intérieur.

C'est précisément ce que le lexique habituel des formations RPS permet difficilement. Expression des émotions, vulnérabilité, partage du ressenti ; ces mots appartiennent à un registre que la sociolinguiste Deborah Tannen appellerait « rapport talk » : un langage de lien, socialement plus familier aux femmes. Beaucoup d'hommes fonctionnent davantage dans le registre du « report talk » : transmettre, résoudre, agir. C'est une socialisation différente que la conception pédagogique ignore trop souvent.

Changer le cadrage, soigner le langage, entrer par le collectif plutôt que par l'individu. Non pas pour « séduire » les hommes qui ne venaient pas jusqu’à présent, ou leur tendre un piège. Mais parce qu'une prévention qui n'atteint pas la moitié de ses destinataires a raté quelque chose d'essentiel. Si les hommes restent massivement absents des dispositifs de prévention, il est temps d'examiner non seulement leurs résistances, mais aussi les résistances que nos dispositifs produisent eux-mêmes.

C'est là que commence une prévention réellement universelle. Ce renversement change tout.

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