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Performance et évolution

Révéler les potentiels, tous les potentiels

Tous les salariés ont un potentiel à développer

La gestion qualitative des collaborateurs ne peut plus rester le privilège d'une élite. À l'horizon 2030, les entreprises qui capitaliseront sur le potentiel de l'ensemble de leurs effectifs prendront une avance décisive. Dans un environnement marqué par l'accélération des transformations technologiques, la raréfaction de certaines compétences et l'instabilité croissante des trajectoires professionnelles, cette capacité ne relèvera plus d'un supplément de sophistication RH mais d'une condition directe de performance durable.

Pendant des décennies, la gestion des ressources humaines a fonctionné sur un modèle simple : un traitement standardisé pour la masse, une attention qualitative réservée aux dirigeants, cadres supérieurs et aux hauts potentiels. Cette logique, cohérente dans un monde industriel où les tâches étaient stables et répétitives, s'est progressivement fissurée à partir des années 1990, avec l'émergence d'une segmentation plus fine des populations. Mais l'essentiel des collaborateurs est resté en marge de cette évolution. Aujourd'hui, ce modèle n'est plus viable.

Une gestion élitiste

Le constat est sévère, mais documenté. Une large part des politiques RH continue de concentrer l'essentiel de ses ressources — entretiens approfondis, plans de développement individualisés, programmes de développement, mobilité accélérée — sur un cercle restreint de « happy few ». Le Forum économique mondial l'a lui-même souligné dès 2018 : la majorité des efforts de formation et de reconversion demeure centrée sur un nombre limité de salariés à forte valeur perçue.

Le problème n'est pas que certains soient gérés qualitativement. C'est que les autres ne le soient pas suffisamment.

Cette approche produit deux effets négatifs cumulatifs. Elle génère d'abord un gaspillage massif de compétences latentes, faute d'environnements propices à leur expression. Elle alimente ensuite un sentiment d'iniquité croissant : les collaborateurs acceptent la différenciation fondée sur des critères objectifs, mais rejettent l'idée que seule une fraction de l'organisation mérite une attention individualisée. C'est la dimension collective du projet d'entreprise qui se fragilise. À terme, cette asymétrie produit aussi un coût managérial : les responsables de proximité se retrouvent à gérer de la démobilisation, de l'attentisme ou des départs évitables, là où une politique plus inclusive du développement aurait permis de maintenir l'engagement et d'élargir les viviers internes.

Confronté à des démissions regrettées et à la question de l'identification de ses meilleurs profils, ce cabinet a choisi une voie médiane. Plutôt que d'opposer programme talents et gestion collective, il a conduit les deux démarches en parallèle : d'un côté, une identification formalisée des profils à forte valeur ajoutée ; de l'autre, un programme universel de valorisation et de développement des compétences ouvert à tous. Ce choix, d'abord défendu par une minorité d'associés, a permis d'éviter la fracture sociale interne tout en préservant la capacité à retenir les profils critiques. Un équilibre délicat, mais reproductible.

Le potentiel : une ressource systématiquement sous-exploitée

Chaque individu porte en lui un potentiel singulier. La question n'est pas de savoir s'il existe, mais dans quelles conditions il peut s'exprimer. Or, trop de collaborateurs restent dans une forme de retrait professionnel, non par manque de capacité, mais faute d'un contexte stimulant. Le gâchis est double : pour l'entreprise qui ne capitalise pas sur ces ressources disponibles, et pour l'individu lui-même, dont une part substantielle des capacités reste enfouie.

Les exemples de révélation tardive abondent. Un gestionnaire de back-office réalise, après un remplacement improvisé dans l'équipe commerciale, qu'il excelle dans la relation client. Un cadre démotivé découvre, en dispensant quelques heures d'enseignement, une vocation pédagogique qui l'amènera à créer une école de référence. Ces trajectoires ne relèvent pas de l'exception : elles signalent que le potentiel est souvent là, en attente d'un contexte favorable.

Cette réalité contredit frontalement le fameux "principe de Peter", qui postule que tout collaborateur compétent sera promu jusqu'à atteindre son niveau d'incompétence. Ce lieu commun, répandu depuis cinquante ans, occulte le rôle déterminant de l'environnement dans la performance : changer de manager, de cadre ou de périmètre peut suffire à faire émerger des capacités jusqu'alors invisibles. Traiter le potentiel comme une donnée figée, c'est se priver d'un levier d'action considérable.

Trois changements structurants à l’horizon 2030

Les conditions d'une bascule se dessinent autour de trois dynamiques convergentes.

La prise de conscience économique. Continuer à subir des pénuries de compétences alors que l'organisation dispose en interne de profils inexploités est une anomalie de gestion. Lorsque la tension sur les talents s'intensifie, l'interne devient une réponse stratégique — à condition d'avoir les outils pour l'activer.

L'évolution des attentes individuelles. Les études longitudinales sur le rapport au travail, notamment l'International Social Survey Programme, montrent une montée en puissance du besoin de réalisation personnelle dans la sphère professionnelle. Les entreprises qui ne permettront pas à leurs collaborateurs de s'exprimer et de progresser perdront en attractivité et en rétention.

La maturité technologique. L'analytique RH et les plateformes de gestion des compétences permettent désormais une connaissance fine des profils internes : expériences passées, aspirations déclarées, compétences transférables, mobilités envisageables. Ces outils, encore hétérogènes, convergent vers une capacité à personnaliser la gestion des parcours à une échelle que les équipes RH n'auraient pu envisager seules il y a dix ans.

Repenser la gestion des parcours : de la carrière verticale au développement multidirectionnel

Pendant longtemps, "gérer les carrières" signifiait promouvoir. Un poste plus haut dans la hiérarchie, des responsabilités accrues, une rémunération supérieure : le modèle était linéaire, vertical, et réservé à ceux que l'organisation avait identifiés. Ce cadre est périmé depuis 15 ans.

Gérer les parcours suppose d'accompagner des trajectoires bien plus diverses : changer de métier, élargir un périmètre, se spécialiser, prendre en charge un projet transverse, évoluer vers un rôle d'expert reconnu sans nécessairement occuper un poste de management. La question du niveau hiérarchique et celle du développement professionnel sont dissociées.

C'est cette dissociation qui permet d'étendre la logique qualitative à l'ensemble des effectifs. Elle oblige aussi les entreprises à revoir leurs référentiels de réussite : il ne s'agit plus seulement de reconnaître l'ascension verticale, mais de valoriser la progression des compétences, l'utilité créée dans des rôles hybrides et la capacité à contribuer différemment selon les moments de la vie professionnelle.

D'autres grandes organisations, L’Oréal, Engie, MAIF, Orano, Malakoff Médéric ou Vinci, notamment, ont choisi une approche plus humaine en déployant des "gestionnaires de carrière" de proximité, qu’elles les nomment ainsi ou autrement. Leur rôle ne se limite pas à l'administration des mouvements : ils accompagnent chaque collaborateur dans la définition de son projet professionnel, négocient les modalités de développement avec les managers, et activent les dispositifs de formation en conséquence.

La technologie et l'humain ne s'excluent pas, leur combinaison démultiplie la pertinence des décisions.

Capitaliser sur l'humain : un choix stratégique

Au fond, la question posée est celle du regard que l'entreprise porte sur ses collaborateurs. Les traiter comme des ressources interchangeables, c'est accepter un gaspillage systématique. Les aborder comme des personnes en devenir, dotées chacune d'un potentiel singulier et évolutif, c'est choisir une voie à la fois plus exigeante et plus rentable.

Certaines organisations franchissent déjà ce pas en ajustant leur structure organisationnelle non pas seulement en réponse à des besoins fonctionnels, mais aussi pour créer des opportunités de développement là où un potentiel identifié attend de s'exprimer.

Créer un métier, renforcer un projet, lancer une activité : autant de décisions qui, lorsqu'elles intègrent la dimension humaine, génèrent un retour sur investissement que les seuls indicateurs financiers peinent à mesurer.

L'horizon 2030 ne laisse pas le choix. Les entreprises qui auront su construire une gestion qualitative et universelle de leurs effectifs disposeront d'un avantage compétitif durable — en matière d'engagement, de compétences mobilisables et d'attractivité. Les autres continueront de chercher à l'extérieur ce qu'elles possèdent déjà. Dans un monde où la vitesse d'adaptation devient un marqueur central de compétitivité, la capacité à révéler, orienter et déployer plus largement les potentiels internes fera la différence entre les organisations qui subissent les transformations et celles qui les convertissent en avantage stratégique.

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